Bruits de fond

Published on 14 décembre 2021 |

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La recherche agronomique au temps de la « communication scientifique

par Egizio Valceschini1 et Pierre Cornu2

L’Inra et l’apprentissage du dialogue sciences-société en trois épisodes. Premier volet, des années soixante aux années quatre-vingt. 

Au début des années 1960, la direction de l’Inra cherche à assurer la meilleure communication possible avec le ministère de l’Agriculture, ses services dans les régions et les organisations professionnelles qui siègent dans les instances de la cogestion des politiques agricoles nationale et européenne. L’Inra compte un peu plus de 3 000 agents, dispersés sur le territoire national. Raymond Février, alors inspecteur général de la recherche agronomique, souhaite mettre en œuvre des actions de communication aussi bien à destination des personnels de l’institut qu’à l’adresse de ses partenaires politiques, administratifs et professionnels. Ce projet prend forme en 1962 avec le premier numéro du « Bulletin de l’Inra ». Pour l’institut, la presse n’est alors qu’un relais pour s’adresser au monde agricole qui représente encore près de 20 % de la population active totale. « Le Figaro agricole », fervent soutien de la modernisation du secteur et de la frange avancée des agriculteurs, ouvre volontiers ses colonnes aux hommes de l’Inra, notamment à Jean Keilling qui en est un éditorialiste privilégié. Un numéro spécial est même consacré à l’Inra en 1969, introduit par Raymond Février : « Les applications de la science pénètrent de plus en plus nos activités professionnelles et dans notre vie quotidienne. […] Pourtant, entre les auteurs de ces “progrès”, c’est-à-dire les chercheurs, et ses bénéficiaires, il existe peu de contacts et, parfois même, peu de compréhension. Ici aussi, le besoin d’un dialogue se fait sentir, mais il n’est pas aisé à établir . »

C’est le même Raymond Février qui, en 1968, confie le tout nouveau service de presse de l’Inra à Bertrand-Roger Lévy, un ancien zootechnicien devenu spécialiste des médias scientifiques et techniques, puis des médias tout court.

À quoi peut servir l’Inra ? 

Dès cette époque, en effet, des pressions se font sentir pour que l’Inra rende des comptes à propos de l’impact de ses innovations sur les produits alimentaires ou sur les paysages ruraux. Les associations de consommateurs, notamment, commencent à s’interroger sur le rôle de la recherche publique à l’occasion de la crise du colza provoquée par la révélation des effets sanitaires de sa consommation en lien, justement, avec des travaux de chercheurs de l’Inra. L’institut découvre à ses dépens la versatilité des médias et leurs impacts sur les citoyens et sur les élus. La presse magazine mais également la télévision commencent à montrer la « science en train de se faire », pas toujours pour la plus grande satisfaction des intéressés, suscitant des réflexions internes sur le meilleur moyen de répondre à l’influence croissante des « mass médias ». Dans les années 1970, la reproduction, en couverture des « Bulletins de l’Inra », de photographies des grands équipements techniques de la recherche et de visites de personnalités de premier plan, sert à contrecarrer la tendance bien réelle à la désaffection des politiques publiques pour la recherche. Dans la même veine, Jacques Poly fait diffuser fin 1981 un dossier : « À quoi peut servir l’Inra ? » ,avec un espoir clairement souligné dans son avant-propos : « Puisse l’Inra, à travers ce bref aperçu de ses richesses potentielles, porter témoignage de son efficacité et manifester le désir de mieux servir encore les aspirations profondes de l’ensemble de ses concitoyens, particulièrement ceux du monde rural et du secteur agroalimentaire ! »

Réinventer l’image de marque

Mais c’est surtout après la victoire de l’Union de la gauche aux élections de 1981 que la recherche agronomique se trouve contrainte de sortir de son dialogue exclusif avec le monde agricole pour prendre en compte le citoyen, le consommateur et l’habitant des territoires ruraux. En donnant corps à la promesse du Parti socialiste de « changer la vie », l’alternance politique implique pour l’Inra de sortir du seul objectif de l’innovation agricole. Nombreux à investir les nouveaux cabinets ministériels, les chercheurs de l’institut découvrent le caractère politiquement sensible de bon nombre de leurs travaux, notamment ceux qui touchent à l’alimentation et au cadre de vie rural. L’année suivante, Jacques Poly, PDG de l’Inra, crée la Direction de l’Information et de la Valorisation (DIV) à laquelle il confie la réalisation d’un nouveau bulletin interne, « INRA mensuel », dont le numéro zéro paraît en juin. Dans la lignée de la loi d’orientation et de programmation sur la recherche de 1982, la Div regroupe les activités de documentation, de publication, d’animation culturelle, scientifique et technique et de valorisation. Une dynamique d’une ampleur nouvelle s’enclenche. Il faut renouveler, voire réinventer l’« image de marque » de l’institut. À commencer par son logo : en 1983, le losange d’origine est remplacé par une image circulaire où figurent des brins verticaux rappelant des épis de blé bien réguliers.

La science en culture

En 1984, l’Inra devient un établissement public à caractère scientifique et technique, placé désormais sous la double tutelle de l’Agriculture et de la Recherche et de la Technologie. Il comprend qu’il lui faut professionnaliser sa communication scientifique, en sortant de la logique du communiqué ou de l’article de vulgarisation. « Il ne s’agit pas d’une information à sens unique mais d’un processus d’échange où chacun est source et utilisateur d’informations qui se développent, s’enrichissent les unes par les autres en allers et retours multiples », affirment les responsables de la Div . Dans cette logique, « Inra mensuel »« échange des éléments de connaissance que n’expriment pas les résultats de la recherche : lien entre la recherche et la société au travers de la culture, histoire des sciences, interrogations d’où naissent les recherches, questions que font naître les résultats ou les échecs ». Pour Christian Herrault, directeur du service, il ne s’agit plus simplement de donner une image positive de l’Inra auprès du public, ni même de diffuser ses résultats ou de donner à voir leurs impacts. « Toute véritable politique de communication suppose […], peu ou prou, la constitution progressive d’une “mémoire collective”, d’une “culture commune” qui seules permettront que la communication ne se réduise pas à une succession d’informations isolées, et finalement souvent inutilisables », plaide-t-il. La communication scientifique n’est plus un sous-produit d’une stratégie d’établissement mais une partie intégrante de cette stratégie.

Communication forte et signal faible

Tout au long de cette décennie, le PDG de l’institut, Jacques Poly, et son directeur scientifique, Guy Paillotin, accordent ainsi une attention prioritaire au développement d’un appareil de communication de haut niveau. D’une densité de quelque 220 pages, le rapport d’activité pour l’année 1987, dans une période de cohabitation politique particulièrement délicate, est le plus volumineux jamais publié par l’institut. Papier glacé et couleur sont mis au service d’une image de modernité de la recherche agronomique, de ses objets et de ses enjeux, de ses instruments et de ses résultats scientifiques. Les thèmes et enjeux agricoles sont toujours bien là, mais montrés principalement à travers le prisme de la science, dans une esthétisation assumée de cette dernière. Jacques Poly signe dans ce rapport un éditorial au ton conquérant : « L’Inra affirme […] une nouvelle stratégie, pour répondre aux défis auxquels nos partenaires économiques seront confrontés dans les prochaines années, pour préparer en même temps l’avenir avec lucidité et obstination, en se dotant d’équipes performantes, capables de générer et de maîtriser les technologies du futur  ». L’enjeu est de « mériter notre image de marque, justifier les moyens dont nous disposons, expliquer la politique que nous poursuivons ».

Mais la société française, et une partie des chercheurs avec elle, ne se satisfait plus d’une mobilisation de la science pour le « progrès ». Elle veut questionner, voire remettre en cause ce dernier. La création en 1986 d’une « cellule environnement » et d’un organe de libre expression pour cette dernière, le « Courrier de la cellule environnement », peut-être pensée comme une concession marginale à l’hétérodoxie, est en fait le signe avant-coureur d’une mutation en profondeur que la seule communication scientifique, aussi professionnelle soit-elle, ne parviendra pas à endiguer.

  1. économiste, président du centre INRAE Ile-de-France-Versailles-Grignon, président du comité pour l’histoire de la recherche agronomique
  2. professeur d’histoire contemporaine et d’histoire des sciences à l’université de Lyon, membre du laboratoire d’études rurales, en délégation à Inrae.




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