La 29e souche
La dermatose nodulaire passée dans les affaires presque classées, la Catalogne fait face depuis novembre à la peste porcine africaine. Maladie dont l’Espagne était indemne depuis 35 ans. Près de 50 sangliers ont été testés positif depuis lors, mais la maladie semble contenue autour du foyer initial sans que l’on sache d’où vient cette nouvelle version du virus jamais rencontrée jusqu’ici. Les polémiques, elles, enflent en périphérie. C’est le fil du mercredi 7 janvier, premier de l’année 2026.
Photographie : Les chasseurs espagnols sont largement mis à contribution pour limiter les risques © archives Yann Kerveno.
Le mystère n’en finit pas de s’épaissir en Catalogne. La province est parvenue à juguler très rapidement la Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC), plus aucun cas depuis le 17 octobre dernier, mais elle est aux prises depuis le 26 novembre avec une autre pathologie tout aussi pénible. La peste porcine africaine. Nous en avions déjà parlé là avant les fêtes. Mais pourquoi donc revenir si vite sur le sujet ? Parce qu’il s’est passé pas mal de choses depuis. À l’heure de la trêve de fin d’année, une vingtaine de sangliers morts de la peste avait été recensée dans la zone d’éclosion du foyer non loin de Barcelone. Ce qu’on a appris depuis, c’est que ce virus qui circule dans la zone confinée – pour l’heure aucun sanglier porteur du virus n’a été détecté hors de la zone des six kilomètres établie autour du premier cas – ne ressemble à rien de connu. Enfin presque.
D’où qu’il sort donc-t-il ?
La première surprise avait été de se rendre compte, une fois les premières analyses dévoilées, que ce virus n’avait rien à voir avec celui qui circule en Europe de l’Est (Pologne, Allemagne, Biélorussie…) et alimentait les premières spéculations quant à l’origine du foyer. On parlait alors d’un reste de « sandwich qu’un routier polonais pouvait avoir jeté dans une poubelle ». Spéculation largement confortée alors par la localisation du foyer à quelques centaines de mètre de l’AP7, l’autoroute qui relie le sud de l’Espagne à la frontière française. On s’est ensuite demandé si le virus ne s’était pas échappé du laboratoire vétérinaire IRTA-CReSA de Bellaterra tout proche. L’enquête, prestement diligentée, a répondu par la négative, les souches qui sont conservées par les chercheurs n’ayant rien à voir avec celle qui a provoqué la mort des sangliers. Mais si le virus n’est pas sorti du sandwich ou d’un labo, d’où vient-il ?
Souvent souche varie
C’est là que l’affaire se complique, parce qu’en plus, il ne ressemble à aucun autre connu. Le virus prélevé sur les sangliers morts a été comparé avec les 800 autres qui existent dans les banques des laboratoires du monde entier, sans qu’il matche correctement avec un seul. En ce début janvier, on sait toutefois à quelle « famille » il appartient, celle du génotype II qui compte 28 « génogroupes », 28 sous types en somme, dont 27 (du génogroupe 2 au 28) circulent actuellement en Europe dans les pays cités plus haut. Mais comme il n’est semblable à aucun des 28 existants, on lui a attribué le numéro 29. On sait aussi qu’il affiche une grande proximité avec le numéro 1, souche qui a circulé en Géorgie en 2007. Avec une différence, pour l’instant : il semblerait moins virulent que les autres, ce qui lui permettrait de laisser vivre les sangliers plus longtemps et donc lui laisserait plus de temps pour contaminer des congénères. Et rien ne permet de dire à l’heure actuel si nous sommes en présence d’un nouveau varient. Pour être sûrs de ne rien rater, les chercheurs ont aussi testé 503 autres sangliers (capturés vivants pour 234 d’entre eux et à partir d’échantillons prélevés dans la nature pour les autres) « afin de vérifier qu’aucun animal n’a développé de résistance au virus et n’est donc infecté et susceptible de contaminer d’autres spécimens. » Ce qui ne s’est pour l’instant pas produit. Pour autant, il est pour l’heure impossible de déterminer ce qui l’a conduit ici. Les experts s’accordent toutefois à penser que le premier cas a bien été introduit par une activité humaine « non déterminée » en octobre.
D’où vient-il ? On s’en fiche un peu
Reste que, pour les autorités catalanes, chasser la petite bête et tracer la provenance du virus n’est pas la chose la plus urgente. Contenir la maladie dans la zone d’apparition du foyer reste le plus vital. Les mesures mises en place, et respectées par les Catalans, impliquaient de nombreuses interdictions de circuler dans le milieu naturel et une recherche systématique des cadavres de sangliers dans cette zone qui compte 4 à 5 individus au kilomètre carré. Dans les zones non concernées par les interdictions, les chasseurs ont été mis à contribution pour faire drastiquement baisser les populations de sangliers. Les provinces d’Aragon et de Valencia, frontalière avec la Catalogne, ont même accordé des primes de 30 à 40 euros par heure pour motiver les chasseurs, tout en mettant en place des mesures spécifiques de biosécurité pour retirer les cadavres. Au cas où… Et dans toutes les provinces, ou presque, les autorités locales ont assoupli les règles encadrant la chasse au sanglier.
Mauvaise solution ?
De quoi provoquer la colère des défenseurs de la nature qui expliquent que la surchasse n’a jamais réglé la question de la peste porcine et que c’est parce qu’on chasse le loup que les populations de sangliers explosent. Certains raccourcis font de drôles détours… D’autres avancent que c’est à cause de l’élevage intensif que l’on est contraint d’abattre tous ces animaux sauvages. Ils émettent par ailleurs neuf propositions alternatives qui vont du rejet de la chasse comme outil de gestion de la faune sauvage (pour laisser la nature et le loup faire), à un meilleur contrôle des déchets pour limiter les ressources alimentaires des sangliers, en passant par une limitation de l’urbanisation qui augmente les contacts entre humains et milieu naturel, l’utilisation de phéromones de loups et le contrôle de la fertilité par des moyens stérilisants…
Le grand est ?
Pendant que tout ce beau monde débat, et s’écharpe sur les moyens les plus adaptés, au 6 janvier, 47 sangliers morts avaient été découverts porteurs du virus à l’intérieur de cette zone où la chasse a été suspendue pour éviter que les sangliers se disséminent et finissent par contaminer des élevages, nombreux dans la région. Ce qui mettrait en péril une industrie essentielle à l’économie catalane, pesant plus de 3 milliards d’euros. Si le prix du cochon a reculé depuis le début de la crise, la Chine a accepté de ne poser un embargo que sur la Catalogne, l’Union européenne, elle, en restreignant cet embargo à la zone de protection qu’elle a retenue, soit 90 communes. En attendant, quatre enquêtes restent ouvertes pour tenter de déterminer l’origine de la contamination. Et les regards se tournent vers le Grand Est, dans les marches de l’Europe, comme l’explique le chercheur José Ángel Barasona. « On ne sait pas ce qui se passe avec la PPA car dans des endroits comme la Biélorussie, il y a très peu de transparence dans la notification des maladies animales ».
