Gros coup de filet pour le sans fil
Le « meme » du Border Collie (chien de troupeau réputé pour sa hardiesse et son ardeur au boulot) qui « télétravaille » en regardant son troupeau par l’intermédiaire des caméras de surveillance sera peut-être réalité demain. Ou pas. Plus sérieusement, c’est plutôt des clôtures qu’il faut regarder. Clôtures qui se font virtuelles au point d’attirer les dollars comme la confiture les guêpes. C’est le fil (électrique) du mercredi 25 mars 2026 à 220 M$.
Photographie : La fin du barbelé ? © Archives Yann Kerveno
La nouvelle a fait une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. L’investisseur américain Peter Thiel, champion du Trumpisme, conduit une levée de fonds pour une start-up néo-zélandaise qui développe un système de clôture virtuelle pour les vaches. Alors, ces systèmes ne sont pas nouveaux en soi, ils existent depuis plusieurs années. Le procédé a commencé d’être développé dans les années quatre-vingt puis a été boosté par les progrès des systèmes de communication et en particulier du GPS. Dans la pratique, ces systèmes sont constitués de colliers reliés à une application qui permet de dessiner les zones dans lesquelles les vaches, suivies par GPS, doivent être contenues. Si elles tentent d’en sortir, elles sont prévenues par un signal sonore qu’il leur faut faire demi-tour, et si elles insistent, elles sont rappelées à l’ordre par un stimulus électrique. Pour que le système fonctionne correctement, il faut que les vaches aient été entraînées, conditionnées, par le déclenchement du son, et que la zone soit correctement couverte en réseau de communication.
Allez, on tourne
Dans l’absolu, ces systèmes de clôtures virtuelles sont potentiellement de grandes sources d’économie pour les éleveurs. Économies pécuniaires importantes compte tenu du prix des clôtures (on est là sur des milliers d’euros au kilomètre) et de temps, puisque, après avoir été posées, elles réclament une surveillance et un entretien très régulier. Vous avez tout ce que vous devez savoir dans cette note du ministère de l’agriculture américain. Alors bien sûr, il faut aussi que le terrain s’y prête, mais ce sont visiblement des systèmes qui rendent bien plus simple à gérer le pâturage tournant dynamique, genre de pâturage de précision qui implique une gestion très fine de la rotation des animaux sur les parcelles. Plus besoin dans ce cas de déplacer les clôtures physiques tous les deux ou trois jours puisqu’il suffit de redessiner l’aire autorisée sur une application.
Bénéfices sans risques ?
Les systèmes existant depuis plusieurs années, une étude a été menée tout récemment et ses résultats ont été publiés il y a tout juste un an, pour évaluer l’impact de cette technologie sur la conduite du troupeau. Il apparaît qu’une fois qu’elles ont compris le système, la majorité des vaches se conforment rapidement au signal sonore et le système ne semble pas induire de stress particulier. On a vu, ci-dessus, les bénéfices pour les éleveurs, restent les freins au déploiement soulignés par les chercheurs : pas encore d’études de long terme sur le bien-être et le comportement des animaux soumis au dispositif (bovins ou ovins), coût élevé des colliers et des abonnements au logiciel de gestion, soumission à l’existence d’un réseau de transfert de données… Des points soulignés à leur tour par les éleveurs qui soulèvent aussi la question du prix comme celui de l’intrusion d’animaux non désirables, ou encore de la fiabilité des batteries…
Un secteur nouveau pour Thiel
Aujourd’hui, une poignée d’entreprises semblent se partager ce marché naissant : Nofence la norvégienne, Gallagher, société familiale néo-zélandaise créée en 1938, Vence (racheté par Merck Animal Health en 2022), l’espagnole Digitanimal et donc Halter, start-up néo-zélandaise dont le nom vient de prendre la lumière médiatique. Ce qui surprend, c’est bien que Peter Thiel soit leader de cette levée de fonds, la deuxième du genre- la première de 165 M$ en 2025 avait fait grimper la valorisation de Halter à près d’un milliard de dollars-, qui pourrait cette fois la valoriser avec l’injection de plus de 220 M$ H, à 2 milliards de dollars. Jusqu’ici, le fonds de Peter Thiel (investisseur libertarien passé par quelques-uns des majors du système capitaliste actuel, de Paypal à Palantir en passant par Facebook dans laquelle il est le premier investisseur extérieur) s’est surtout concentré sur les entreprises de l’intelligence artificielle, le spatial, la santé…
Déconfiture(s)
L’engagement massif du fonds d’investissement de Peter Thiel dans cette start-up, même s’il n’est pas au niveau des plus grosses levées de fonds du secteur (elles vont habituellement aux biotechnologies ou aux plateformes), est d’autant plus étonnant que l’AgriTech, le secteur des start-up en lien avec les productions agricoles, a subi des revers cinglants ces dernières années après un démarrage en fanfare. On ne va pas dresser la liste des déconfitures, mais on peut se souvenir de l’hécatombe survenue dans le « vertical farming », de Bowery farming qui avait levé 700 M$ avant de fondre les plombs ou de Plenty, rayé de la carte après avoir levé un milliard de dollars ou encore AppHarvest, AeroFarm…
Tout à digitaliser
Alors comment expliquer cet intérêt aussi massif que soudain ? Les conjectures vont bon train en l’absence de communication officielle du fonds d’investissement de Peter Thiel. Du côté d’Halter, on se réjouit bien évidemment de cette entrée de cash qui va lui permettre de s’implanter durablement aux États-Unis et de mettre un pied en Europe (Irlande et Royaume-Uni sont en tête de liste). Du côté du fonds d’investissement, on explique doctement que « l’agriculture reste un des secteurs économiques les moins digitalisés alors que c’est une industrie qui pèse des milliers de milliards de dollars et nourrit le monde. » La leçon à retenir, peut-être, de cette information, c’est que pour une fois, l’investissement vient conforter une technologie relativement éprouvée au marché prometteur et non la promesse d’une rupture technologique comme on a pu le voir avec le vertical farming ou la robotique. À moins que la rupture soit encore à venir avec l’injection massive d’IA dans ces systèmes qui finiront de « digitaliser » les bêtes ?
