CUMA, ces « lieux d’agroécologie silencieuse »
Nées fin 1945 par décret gouvernemental pour faciliter la mécanisation au lendemain de la guerre, longtemps cantonnées au partage de machines entre agriculteurs et agricultrices, les Coopératives d’Utilisation de Matériels Agricoles (CUMA) sont aujourd’hui bien plus que des leviers économiques. Face à la hausse des coûts, aux aléas climatiques et aux tensions du monde agricole, elles offrent des espaces de coopération où se jouent autonomie, entraide et, parfois sans le dire, transitions agroécologiques. Discrètes mais structurantes, ces organisations interrogent aussi les politiques publiques : et si l’avenir passait davantage par ce type de collectif autogéré ?
Un entretien avec Véronique Lucas, sociologue du rural au centre Inrae Bretagne-Normandie. Par Valérie Péan (Mission Agrobiosciences-INRAE).
Photographie : propriété FNCuma

Votre thèse1 au sein de la Fédération Nationale des Cuma (FNCuma), soutenue en 2018, portait sur la question des gains d’autonomie des agriculteurs grâce aux Cuma. Presque huit ans après, confirmez-vous cet aspect essentiel au regard des crises qui, depuis, affectent l’agriculture française ?
Véronique Lucas : Oui, et cela s’est même renforcé. Car ces dernières années ont connu une augmentation faramineuse du coût des matériels agricoles qui plombe les modèles économiques. Du coup, investir en commun est plus que stratégique. Mais ce n’est pas tout. Car non seulement les agriculteurs disent leur volonté de réduire leurs dépendances par rapport aux opérateurs de l’amont, mais aussi celle de mieux maîtriser leur métier face aux aléas climatiques. Sans oublier leurs préoccupations par rapport à leur santé et à celle de leur famille liées à leur usage de pesticides : dans ce cadre, un tiers des Cuma a investi dans le désherbage mécanique, par exemple. Avec la rotation des cultures, c’est un sujet d’échanges pratiques entre « cumistes ».
Une gestion assurée par les agriculteurs eux-mêmes
C’est d’autant plus un facteur d’autonomie que les Cuma sont autogestionnaires. D’où vient ce choix ?
C’est lié au fait que les Cuma doivent être locales pour pouvoir échanger du matériel efficacement, en clair, sur un périmètre restreint pour ne pas perdre le bénéfice du partage. Du coup, leur taille est modeste, 23 adhérents en moyenne. Or, à cette échelle, il est difficile de rentabiliser le recrutement d’un salarié coordinateur comme c’est le cas pour les coops de collecte et d’approvisionnement. D’où une gestion assurée par les agriculteurs eux-mêmes, même si l’échelon fédératif joue de plus en plus un rôle d’appui à la gestion et l’organisation.
Ces structures ont fêté leurs quatre-vingts ans l’an dernier. Quels ont été leurs tournants majeurs ?
Dès la création de leur statut fin 1945, par décret gouvernemental, leur nombre a bondi à la faveur du Plan Marshall (1947) qui a favorisé l’importation de tracteurs américains, d’abord en petit nombre et dont l’achat était réservé aux Cuma. En 1947-48, on comptait 12 000 Cuma ! Mais c’était là une explosion opportuniste et très vite, dès lors que ce contingentement est tombé au début des années 50, la moitié d’entre elles sont abandonnées ou dissoutes. Il ne reste que 6000 Cuma en 1952 et la situation stagne durant plus de deux décennies. Le rebond, durable, n’intervient qu’entre la fin des années 1970 et le début des années 1990, sous l’effet de plusieurs facteurs. La crise pétrolière, d’abord, contracte les investissements individuels et renchérit les coûts de production, et ce avec de moindres possibilités d’économies d’échelle. C’est le cas notamment en production laitière en raison de l’instauration des quotas laitiers (1984). Par ailleurs, il y a eu un encouragement aux investissements collectifs, via la mise en place des prêts bonifiés accordés aux Cuma à partir de 1982, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. Tout cela explique qu’en 1989, on en dénombre 12 500 en France.

A leurs yeux, c’est l’engagement le plus important
Entre-temps, les Cuma ne se limitent plus à l’achat et au partage de machines. Elles ont aussi connu des innovations plus organisationnelles…
Oui. Deux exemples. A partir des années 1980, pour des raisons d’hygiène, la mise aux normes au plan communautaire de l’abattage, la découpe et la transformation de matières premières agricoles a mis en péril une foule de petits ateliers fermiers, notamment dans le sud de la France et touchant particulièrement les femmes. Les productrices de foie gras dans le Sud-Ouest, de châtaignes en Ardèche ou de petits fruits ailleurs n’ont pas les moyens individuellement de moderniser leurs locaux. D’où l’apparition des premiers Ateliers de Transformation Collective (ATC) qui choisissent le statut des Cuma. Autre illustration, qui concerne plutôt l’ouest de la France : les fermes s’agrandissant, les exploitants ont individuellement de plus en plus de haies bocagères à gérer, et ne parviennent pas en plus à absorber le bois qui en est issu par la seule auto-consommation. D’où cette double réponse : la mécanisation de l’entretien des haies avec des équipements appartenant à la Cuma, et, face au surplus, la mise en place des premières filières bois-énergie locales.
Comment se situent-elles par rapport à l’agroécologie ? S’en sont-elles emparé ?
En fait, c’est un lieu d’agroécologie silencieuse. On la pratique sans le dire, parfois même sans le savoir. Quand elle se développe, elle n’est pas motivée de prime abord par des considérations environnementales : si on réduit l’usage des pesticides ou des engrais de synthèse, c’est avant tout pour desserrer la contrainte économique. Et si on diversifie les cultures, c’est parce qu’on est confronté à des pesticides de moins en moins efficaces. Mais chemin faisant, une motivation écologique peut émerger.
Un autre point semble important, autour de ce qu’on appelle « l’esprit Cuma », avec notamment l’éducation populaire.
Il faut comprendre d’abord que le statut des Cuma a été adopté par beaucoup d’organisations informelles qui préexistaient, des groupes d’entraide, des associations et syndicats de battage… Il y avait là une forte interconnaissance des adhérents et l’esprit coopératif s’incarne moins dans le formalisme que dans le partage, la solidarité. Ainsi, des agriculteurs m’ont confié : « J’ai dû être hospitalisé un temps et quand je suis revenu chez moi, le travail était fait ».« L’esprit Cuma », c’est aussi un lieu d’échange d’expériences, de partage de ses préoccupations et de ses doutes, voire d’élaboration collective de solutions. Par ailleurs chaque Cuma étant dotée d’un bureau composé d’au moins quatre personnes, elle offre souvent aux agriculteurs l’opportunité d’une premier accès à l’exercice de responsabilités. Une enquête récente, AgriNovo2, montre d’ailleurs que c’est l’engagement le plus important, y compris pour la jeune génération.
Taire ce qui les différencie
pour ne parler que de ce qui les réunit
De nombreux observateurs déplorent la polarisation des débats sur l’agriculture, où l’on oppose les différents modèles de manière binaire. A leur échelle, les Cuma ne sont-elles pas, aussi, un des rares lieux où coexistent différentes pratiques ? Quels sont les profils des adhérents ?
On y trouve tous les profils, y compris affiliés à des partis politiques ou des syndicats opposés et engagés dans des systèmes agricoles très divers. Historiquement, ils ont appris à fonctionner avec cette hétérogénéité interne, en taisant ce qui les différencie pour ne parler que de ce qui les réunit, la coopération technique autour du travail. C’est particulièrement fort aujourd’hui, à l’heure où prédomine le sentiment d’un monde agricole éclaté, clivé.
Reste que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, les petites exploitations n’y sont pas forcément en nombre : l’encouragement à l’agrandissement fait que les Cuma ont tendance à investir dans du matériel de grande capacité : en effectuant plus rapidement les travaux, il facilite le partage mais désavantage les agriculteurs qui ont de faibles moyens de traction, ce qui est souvent le cas des fermes modestes. Par ailleurs, l’engagement en Cuma demande un minimum de flexibilité de l’organisation du travail pour s’adapter au planning. Or c’est moins facile pour celles ou ceux qui sont seuls sur leur exploitation. Par exemple un éleveur laitier qui a la traite à faire le matin et le soir. Certaines coops prennent en compte cette hétérogénéité des situations, ainsi qu’un meilleur accueil des femmes, d’ailleurs, mais ce n’est pas le cas de toutes. Quant aux filières représentées, ce sont surtout celles où les charges de mécanisation sont les plus importantes et le matériel facile à partager : la polyculture/élevage de plaine.
Avec le renouvellement des générations, les non issus du monde agricole y sont-ils également présents ?
On en trouve, d’autant plus s’ils sont sur l’orientation agricole dominante au plan local. D’autant que les coûts de reprise sont tellement élevés que l’option Cuma s’impose souvent. Cela dit, ces nouveaux profils sont nombreux à ne pas avoir suivi une formation initiale agricole, mais plutôt une formation continue après d’autres cursus. Ils ont une moindre connaissance desstructures agricoles. Si l’on ajoute qu’’au fil du temps, les organisations collectives sont devenues plus complexes à gérer, avec parfois des emplois salariés, des parcs plus lourds, il y a là un défi d’intégration de ces nouveaux candidats au métier, de plus en plus nombreux.
Ce modèle coopératif est-il unique en Europe ?
Les tentatives de création de Cuma dans d’autres pays de l’Union européenne n’ont pas abouti, mais deux autres modèles existent : d’un côté, les Maschinenrings, des cercles de machinisme pour la mise à disposition de matériel acquis individuellement, est né en Allemagne. Il y est massif et a essaimé plus vers l’Europe du Nord. De l’autre, les Entreprises de Travaux Agricoles (ETA), qui proposent une gamme de services externalisés, de la préparation des sols à l’entretien des cultures, se sont développées, notamment dans les pays où les politiques publiques l’ont fortement encouragé, telle l’Italie. Ces deux types d’organisations ont pris la place. De fait, la France est le seul pays où les Cuma ont une telle ampleur, ce qui s’explique aussi par la mise en place d’une fédération spécifique qui a fait du plaidoyer pour obtenir un cadre favorable à leur essor. Notons toutefois qu’hors Europe, deux autres pays ont emboité le pas de la France, le Bénin et le Québec, mais avec une ampleur bien moindre.
Cet outil pourrait-il être au cœur de l’avenir des agricultures françaises pour affronter les défis actuels ?
Oui, à condition que ce soit le choix fait non seulement par les agriculteurs, ce qui semble être le cas, mais aussi par les politiques publiques, lesquelles ont souvent accédé avec retard aux demandes des Cuma et privilégient les incitations individuelles à l’investissement en agro-équipement, de manière démesurée par rapport à d’autres pays.
Un agriculteur sur deux
- 10 374 Cuma en France métropolitaine et 9 205 Cuma adhérentes au réseau fédératif
- 54 fédérations (10 fédérations régionales et 44 fédérations de proximité)
- 182 000 adhérents de Cuma en France métropolitaine (près d’un agriculteur sur deux adhère à une Cuma)
- 4730 salariés
- 522 millions d’€ d’investissement total des Cuma
Source : FNCuma (chiffres de l’année 2023)
Lire aussi
- « L’agriculture en commun. Gagner en autonomie grâce à la coopération de proximité : expériences d’agriculteurs français en Cuma à l’ère de l’agroécologie ».
- AgriNovo, une enquête pilotée par le LAboratoire de Recherches En Sciences Sociales (LARESS) de l’École Supérieure des Agricultures (ESA Angers), auprès des exploitants installés en 2018 ou en 2022. (plus de 29 000 personnes : « Portrait social des nouveaux agriculteurs. Parcours d’installation, pratiques et rapports au métier »
