Améliorer le bien-être des animaux d’élevage est-il toujours bénéfique pour l’environnement ?
Dans le cadre des attentes sociétales en matière d’évolution de l’agriculture, l’élevage est au cœur de nombreuses critiques liées au bien-être animal, aux impacts environnementaux et aux enjeux de santé humaine. Si la réduction de la consommation de produits animaux et le soutien à des modes de production plus durables constituent des leviers identifiés, leur mise en œuvre reste limitée par les habitudes de consommation et un contexte économique difficile. Dans ce cadre, le concept de « santé globale » (ou « One Health ») propose une approche conciliant bien-être animal, humain et protection environnementale. Toutefois, cette convergence n’est pas systématique et soulève parfois la question des compatibilités et des tensions entre amélioration du bien-être des animaux et préservation de l’environnement.
Une contribution de Luc Mounier et Amandine Rave, VetAgro Sup, Chaire bien-être animal
Photographie : Race bovine charolaise dans le Lyonnais (Rhône) © Marie-Chrisitne Lhopital, INRAE
Un bien-être amélioré pour un environnement préservé
Le bien-être animal repose sur des critères tels que la santé, le comportement, ou encore l’état émotionnel des animaux. Dans certains cas, son amélioration permet de réduire l’impact environnemental de l’élevage.
L’impact de l’amélioration du bien-être animal sur la productivité
L’amélioration du bien-être des animaux peut avoir des conséquences positives sur leur productivité (production de lait, de viande ou d’œufs par kilos d’aliments ingérés). Ainsi, une bonne relation humain-animal peut optimiser les performances de reproduction chez la truie (Courboulay et al., 2022) ou la production de lait chez la vache laitière (Waiblinger et al., 2002). A l’inverse, la peur de l’humain est un facteur limitant la croissance chez le porcelet (Hemsworth & Barnett, 1991). De même, des niveaux de stress lors du transport ou de l’abattage, même modérés, peuvent influencer négativement la qualité des viandes et aboutir à une non-commercialisation pour la consommation humaine (Terlouw et al., 2020). Des animaux ayant été élevés dans un but de production de viande et qui ne sont finalement pas consommés… on aura vu mieux en termes d’impact environnemental.
Si le bien-être des animaux augmente leur productivité, moins d’aliments par animal et moins d’animaux sont nécessaires pour produire in fine la même quantité de viande ou de lait, ce qui permet de réduire les surfaces de culture, les importations, mais aussi l’utilisation de pétrole (pour la culture, la production d’engrais, la récolte, le transport…) et d’eau consommée.
L’impact de la détérioration du bien-être sur la santé des animaux
Une réduction de 10 % des gaz à effet de serre issus de l’élevage bovin et ovin serait atteignable uniquement par l’amélioration de l’état de santé des animaux
Le bien-être des animaux a des conséquences sur leur santé. Un bien-être dégradé affaiblit la fonction immunitaire, augmentant la vulnérabilité des animaux aux maladies. Inversement, des porcelets élevés dans un environnement social adapté et enrichi montrent une plus faible sensibilité aux maladies respiratoires et une morbidité moindre (van Dixhoorn IDE et al., 2016). La baisse de productivité due aux maladies et à la mortalité des animaux impacte négativement l’environnement avec une augmentation des intrants nécessaires pour maintenir le même niveau de production. En 2022, le Moredun Research Institute suggérait ainsi qu’une réduction de 10 % des gaz à effet de serre issus de l’élevage bovin et ovin serait atteignable uniquement par l’amélioration de l’état de santé des animaux (Skuce et al., 2022).
La détérioration du bien-être et de la santé peut aussi favoriser une réforme précoce des animaux et diminuer leur longévité. La période de vie productive est alors diminuée par rapport à la période de vie improductive pendant laquelle l’animal a utilisé des intrants et émis des gaz à effet de serre sans produire de ressources économiquement valorisables. Augmenter la longévité des animaux en repoussant l’âge de leur réforme (avec un niveau de production satisfaisant) est donc favorable à l’environnement. Cela permet aussi de réduire le nombre d’animaux nécessaires au renouvellement du troupeau. Bien entendu, cela ne concerne pas les animaux engraissés en vue de consommer leur viande. Dans ce cas, une réduction du temps d’engraissement est favorable à l’environnement, si cette réduction ne se fait pas au détriment de son bien-être, comme chez les poulets à croissance rapide abattus dès l’âge de 35 jours.
Enfin, la détérioration de l’état de santé des animaux conduit également bien souvent à une utilisation accrue de médicaments, dont des antibiotiques et antiparasitaires (Rodrigues Da Costa & Diana, 2022) qui se retrouvent dans l’environnement, avec un impact négatif sur la biodiversité.
L’impact de pratiques d’élevage plus vertueuses
Certaines pratiques d’élevage, comme le pâturage, permettent aussi d’améliorer le bien-être des animaux tout en limitant les impacts négatifs de l’élevage sur l’environnement. Associé à une meilleure expression de certains comportements naturels, le pâturage améliore notamment le confort de couchage des animaux et leur santé. Chez le cheval, le pâturage de longue durée permet aux animaux d’avoir une plus grande biodiversité du microbiote intestinal et d’améliorer leur comportement et leur bien-être (Mach et al., 2021). Sur le plan environnemental, le pâturage permet de réduire la part d’aliments achetés et de séquestrer une partie des gaz à effet de serre associés à l’élevage des ruminants. Par ailleurs, la biodiversité d’une prairie pâturée peut être préservée et développée en appliquant de bonnes pratiques : nombre d’animaux par hectare limité, pâturage tournant par exemple (Dumont et al., 2009). En outre, le pâturage permet d’accroître la fertilité des sols par les urines et fèces des animaux (si leur concentration dans le sol n’est pas trop importante), ce qui permet de limiter l’usage d’engrais de synthèse. D’autres pratiques d’élevage vertueuses existent : l’agroforesterie permet par exemple d’allier santé environnementale et bien-être animal.
Quand l’amélioration du bien-être animal créé des tensions sur l’environnement
L’augmentation de l’espace disponible par animal
Un facteur d’amélioration du bien-être des animaux est l’augmentation de l’espace disponible par animal, comme préconisé par l’initiative européenne « End of cages » qui revendique la fin des cages pour l’élevage des animaux. La réglementation européenne actuelle impose 750 cm² par poule pondeuse en cage, ce qui représente un peu plus de 13 poules par m². En élevage au sol sans accès à l’extérieur, la réglementation est de 9 poules par m². Si l’élevage en cage est supprimé, la surface allouée par poule pondeuse devra être multipliée par 1,4. Or en Europe en 2023, environ 150 millions de poules pondeuses étaient élevées en cages. Si toutes étaient élevées au sol, il faudrait augmenter la surface de bâtiments de plus de 5 millions de m² supplémentaires, soit 500 hectares de bâtiments supplémentaires (sans tenir compte du fait que les cages sont souvent disposées en étages et que la surface nécessaire au sol serait donc encore supérieure).

On peut appliquer la même logique pour les truies gestantes, les veaux, les lapins… dont la plupart sont aujourd’hui élevés en cage. Plus d’emprise au sol pour des bâtiments d’élevage implique également d’utiliser de l’espace dévolu à d’autres usages, qu’il s’agisse de cultures, de prairies, de forêts, de friches… potentiellement, des espaces propices à la biodiversité. Augmenter l’espace disponible pour les animaux nécessiterait aussi des ressources supplémentaires liées à l’utilisation de matériaux de construction, de fluides nécessaires pour chauffer ou refroidir les bâtiments.
Certes, l’augmentation des espaces utilisés pour les bâtiments d’élevage peut sembler minime au regard des 157,4 millions d’hectares de surface agricole utxile en Europe en 2023 et du processus d’artificialisation des sols. Mais à l’augmentation des surfaces de bâtiments d’élevage, il faut rajouter les pourtours et également tenir compte de l’éventuelle diminution de la densité animale. Par exemple, il est envisagé de diminuer la densité des poules pondeuses au sol de 9 à 6 poules par m². Cette question rejoint celle du « land sparing–land sharing » théorisée dans le modèle de Green : « Faut-il intensifier l’agriculture pour conserver par ailleurs plus d’espaces naturels riches en biodiversité (land sparing) ou bien privilégier une agriculture plus extensive mais moins économe en espaces naturels (land sharing) ? » (Green et al., 2005).
L’augmentation de la quantité de litière pour les animaux
L’amélioration du bien-être des animaux passe également par un sol plus confortable recouvert de litière. Chez le porc par exemple, l’élevage sur litière profonde permet une meilleure expression du comportement exploratoire, des comportements sociaux positifs plus fréquents, et moins de lésions des membres. Sur la totalité de l’engraissement d’un porc, la quantité de paille satisfaisante pour son bien-être est estimée entre 60 et 100 kg. Sachant qu’en 2023, environ 20 millions de porcs ont été élevés sur caillebotis intégral, fournir à l’ensemble de ces animaux une litière profonde nécessiterait au moins 1,2 million de tonnes de paille. Cela peut paraître limité au regard des 14,5 millions de tonnes de paille produites en France en 2023, mais c’est sans considérer également les truies ou les poules pondeuses élevées en cage sur sol grillagé. Or le marché de la paille est déjà un marché en tension et de nouveaux usages, y compris non-agricoles, utilisent de la paille. Même si des copeaux de bois issus des déchets de la filière bois pourraient limiter les besoins en paille, ces ressources alternatives pourraient aussi être utilisées pour d’autres usages.
L’accès à l’extérieur
Si la consommation de produits animaux ne décroît pas, ces pratiques plus respectueuses de l’animal et de l’environnement nécessiteront un besoin accru en surfaces et en agriculteurs
Un autre point essentiel pour améliorer le bien-être des animaux est de leur fournir un accès à l’extérieur. Pour les poules pondeuses, le label « plein air » impose une surface extérieure de 4 m² par poule. Appliqué à l’ensemble de la filière européenne, cela nécessiterait 120 000 hectares pour les 302 millions de poules n’ayant pas accès à l’extérieur. Le même principe s’applique pour les porcs, lapins, les chèvres, les poulets… Certes, les espaces extérieurs dédiés aux animaux peuvent être aménagés de manière à limiter l’impact sur l’environnement, en développant l’agroforesterie, en améliorant la rotation des cultures avec une présence d’animaux, en réduisant la densité animale. Mais si la consommation de produits animaux ne décroît pas, ces pratiques plus respectueuses de l’animal et de l’environnement nécessiteront un besoin accru en surfaces et en agriculteurs.
La limitation de la sélection génétique excessive
Enfin, limiter l’hyper-sélection génétique favorable aux critères de production et favoriser la robustesse des animaux est également favorable au bien-être des animaux. Par exemple, limiter la croissance rapide des poulets (délétère pour leur bien-être) et utiliser des races moins performantes nécessite de rallonger la durée de production. Un poulet Label Rouge nécessite une durée d’élevage de 81 jours minimum, contre moins de 40 jours pour un poulet « standard », ce qui implique une utilisation des surfaces deux fois plus longue et plus d’alimentation.
En clair, si l’amélioration du bien-être animal peut s’accompagner de bénéfices environnementaux, elle peut également entraîner une augmentation de l’impact environnemental des produits animaux. Ces constats mettent en évidence la complexité des arbitrages entre bien-être animal et performance environnementale et la nécessité de les appréhender de manière conjointe. L’avenir de l’élevage ne peut pas faire l’impasse sur l’un de ces deux critères, ni sur le bien-être des éleveurs. Il repose sur une approche systémique qui implique : une nécessaire réduction des effectifs animaux, une évolution des modes alimentaires pour diminuer la consommation de produits animaux et le développement de systèmes d’élevage locaux plus extensifs (tout en réfléchissant à l’usage des terres). C’est ainsi que les élevages seront plus robustes, respectueux des animaux et avec un impact atténué sur l’environnement.
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