Un texte sans taxes ?
Alors qu’on pensait l’accord de libre-échange entre l’Australie et l’Union européenne encore assez loin de sa conclusion, on a appris ces dernières heures qu’il doit être signé la semaine prochaine à Canberra. Si l’en connaît les grandes lignes on ne connaît pas la teneur des arbitrages de ces derniers jours sur les quotas de viande et la protection des Indications géographiques… Un nouveau Mercosur ? C’est le fil du mercredi 18 mars 2026.
Photographie : Lointains et incertains horizons © archives Yann Kerveno
Les accords de libre-échange ont une grande vertu, celle de toujours parvenir à mettre quelqu’un, un secteur, une corporation, une région ou un pays tout entier en colère. Et c’est peut-être encore ce qui va se passer dans les jours qui viennent en Europe avec l’avancée, qualifiée de décisive, dans les tractations entre l’Union européenne et l’Australie. La présidente de la Commission européenne doit s’y rendre la semaine prochaine avec pour intention de parapher l’accord qui était encore confiné dans d’âpres discussions il y a à peine un mois. La principale justification avancée réside dans les difficultés causées par le comportement erratique de l’administration Trump sur les questions commerciales (entre autres bien évidemment), la position de force des Chinois sur le marché mondial et la nécessité de multiplier les partenaires commerciaux (stratégie de dilution de risques classique). L’accord ne portera pas que sur l’agriculture mais on va encore probablement beaucoup en parler à cette occasion car derrière tout ceci, se cachent, comme à chaque fois, des enjeux qui n’ont rien à voir avec les questions agricoles. Sur le papier, à bien y regarder, on peut benoîtement se demander ce qu’un marché de 450 millions de consommateurs (l’Union européenne) a à gagner à l’ouverture des frontières d’un grand pays qui ne compte que 28 millions de consommateurs… C’est que l’Australie, vous l’aviez deviné, dispose de ressources importantes en minerais et terres rares notamment.
Quotas de steaks et de gigots
Alors de quoi parle-t-on avec cet accord à quelques heures de la signature ? D’une négociation ouverte depuis près de 10 ans, en 2018 -ces choses-là demandent du temps-, qui a achoppé en 2023 sur des sujets agricoles avant de reprendre l’an passé. Et de connaître une accélération vive ces dernières semaines. À la mi-février, une réunion au sommet s’est tenue entre les deux parties qui a permis aux partenaires, c’est dit en langage tout diplomatique « de rapprocher leurs vues sur une série de questions. De bons progrès ont été réalisés pour réduire les écarts sur un petit nombre de points qui restent à régler » indiquait le communiqué publié à l’issue de la rencontre. Selon l’AFP, un des derniers points de blocage portait, vous verrez que ce n’est pas un hasard, sur les quotas de viandes bovines et ovines qui pourraient entrer sans taxe sur le sol européen. L’Europe souhaitant les limiter à 24 000 tonnes pour chaque espèce, les Australiens en voulant presque le double, 40 000 tonnes. Avec un argument de poids : il est injuste que le Mercosur ait obtenu 90 000 tonnes (dont la moitié fournie par le Brésil) et que le Canada ait pour sa part remporté le chiffre de 50 000 tonnes, et qu’on leur refuse 40 000 ou 50 000 tonnes (cela semble être la demande initiale). Sans parler plus spécifiquement de la viande ovine, dont le quota actuel est de 5 851 tonnes, alors que le voisin néo-zélandais bénéficie de plus de 160 000 tonnes dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce et dans celui de l’accord de libre-échange avec l’UE signé en 2023. Les Australiens demandent donc, en la matière, ni plus ni moins qu’un quota de 67 000 tonnes.
Compétitifs en diable
Quant à la viande bovine, l’enjeu de l’accord est réel mais pas crucial pour les producteurs australiens. Le volume envisagé n’est qu’une goutte d’eau (ou un pied dans la porte ?) pour un secteur capable de produire 2,6 millions de Tonnes Equivalent-Carcasse (TEC) dont 70 % partent à l’exportation. Avec des arguments sonnants et trébuchants : un coût de production à 1,70 €/kg vif contre 4,5 à 5,70 € selon les systèmes en France, et un prix de marché 4 à 5 € le kilo « bien en-dessous des cotations européennes ». Notons en effet que le modèle de production australien est assez classique des systèmes anglo-saxons, avec une combinaison d’élevage extensif et de “feedlots” (parcs d’engraissement à l’échelle industrielle), 40 % des animaux abattus étant issus de ces derniers, très intensifs, qui garantissent l’homogénéité des carcasses. Même si les volumes concernés par l’accord sont modestes, ils restent importants pour les producteurs australiens qui se sont vus imposer des droits de douane à hauteur de 55 % sur la viande qu’ils exportent vers la Chine, un de leurs clients principaux. Vous avez tout là parfaitement résumé dans la récente lettre économique des Chambres d’agriculture sous la plume d’Eugénie Morret.
Dis moi d’où tu viens
Pour autant, s’il est beaucoup fait mention du sujet « viande », un autre semble loin d’être réglé, celui des appellations d’origine qui était déjà, en partie, à l’origine de l’échec des négociations en 2023. L’Europe veut faire reconnaître 400 termes géographiques à Canberra, laquelle s’y oppose, arguant que cette protection, et l’interdiction d’utiliser ces mentions, peut lui faire perdre des parts de marché localement et à l’export. Une perte qui pourrait atteindre 70 à 90 millions de dollars australiens selon les professionnels du lait. Comment est-ce possible ? « Après la Seconde Guerre mondiale, l’Australie a connu une forte vague d’immigration arrivée de l’Europe. Nos producteurs ont ramené les produits de leur pays d’origine et les ont fabriqués ici », plaidait intelligemment en 2013 le ministre de l’agriculture australien. Même si le pays semble être prêt à reconnaître quelques appellations très liées à des terroirs (champagne, roquefort) il n’est pas question d’abandonner les termes gouda, parmesan, prosecco ou encore feta pourtant protégés en Europe. Alors quid de cet écueil ?
Passage à la canadienne ?
Une note toute récente de Team France Export estime qu’un compromis pourrait être trouvé à l’aune de ce qui a été mis en place avec le Canada, suivant un système de « droits acquis ». En clair, explique la note, « les producteurs canadiens utilisant déjà certains noms (comme gorgonzola…) ont pu continuer de les utiliser à d’insérer une mention distinctive : par exemple « feta canadienne ». En revanche, aucune protection n’a été accordée aux termes jugés génériques, tels que parmesan. L’accord entre le Japon et l’UE suit une logique similaire : le Japon a accepté de protéger plus de 200 IG européennes mais a exclu les termes génériques. » Au total, l’Union souhaite protéger en Australie quelque 166 produits alimentaires (fromages, spécialités alimentaires , fruits, huiles, vinaigres…) et 234 spiritueux. Il faudra maintenant patienter jusqu’à la semaine prochaine pour savoir ce que contient réellement le texte de l’accord… Mais en attendant, on semble déjà se frotter les mains en Australie, si l’on en croit la presse de ce jour qui commente la prochaine visite européenne et la signature de l’accord : « L’accord prévoit une amélioration des quotas et des conditions pour les exportateurs de viande australiens, l’UE ayant cédé sur l’un des derniers points d’achoppement soulevés par l’Australie. Un compromis devrait également être trouvé concernant l’utilisation par les agriculteurs australiens des « indications géographiques » européennes, notamment celles du prosecco et du parmesan. Selon certaines sources, certains pourraient être déçus par les termes définitifs de l’accord, mais il s’agit d’un accord pragmatique dont le secteur agricole pourrait tirer profit » peut-on ainsi lire aujourd’hui dans The Australian.
