Tu le vois ! Tu le vois plus !
Il existe des lacs qui vont et viennent au gré du temps qu’il fait. Parfois à cause de l’homme, parfois pas du tout. C’est le fil du mercredi 1 avril 2026. On plonge ?
Photographie : © archives Yann Kerveno
Vous avez peut-être vu passer l’info étrange de ce lac sorti de l’Histoire via sa renaissance il y a quelques semaines, à la faveur des déluges qui ont concerné le sud de la France depuis l’automne dernier. Il s’agit du lac des Rives, à quelques encablures du Caylar, point névralgique pour ceux qui connaissent l’A75, aux confins de l’Aveyron et de l’Hérault. Et ce n’est pas un poisson d’avril. Pourquoi en parle-t-on autant? Parce que ce lac n’avait plus été en eau depuis 2014. Non pas qu’il ait été victime d’une sécheresse particulière, même si elle est réelle, mais parce qu’il appartient à la catégorie des lacs intermittents, curiosités géologiques s’il en est. Il en existe plusieurs types dans le monde, le plus célèbre étant probablement celui de Tulare, en Californie, véritable monstre dans sa catégorie puisqu’il pouvait s’étaler sur près de 2000 km2 dans la vallée de San Joaquin, mais ne dépassant pas 12 mètres de profondeur à son plus creux. Techniquement, ce lac est né d’un bassin endoréique (se dit d’un cours d’eau qui ne se jette pas directement dans la mer, vous aurez peut-être appris un mot aujourd’hui). Il était alimenté en particulier par la rivière Kern qui prend sa source dans la Sierra Nevada au débouché d’un bassin versant d’environ 21 000 km2, l’équivalent, à un jet de bifaces, de celui de la Dordogne mais disposant en plus de la fonte des neiges…
63 mètres
Pour qu’il se transforme en lac normal, il faut qu’il dépasse l’altitude de 63 mètres afin de se déverser dans le reste de la Central Valley vers la rivière Sant Joachim. Sous cette cote, l’endroit est tellement plat que l’eau peut aller dans tous les sens, poussée par le vent… Comme souvent, c’est la main de l’homme qui, à partir du milieu du XIXe siècle, a changé le paysage du coin. Digues, canaux, barrages, tout a été fait pour limiter le comportement erratique de l’eau, produire de l’énergie et libérer des terres pour l’agriculture. Une fois les flots contenus, les stockages organisés, ce sont les systèmes d’irrigation qui ont été développés au XXe siècle. On a aussi créé des puits pour recharger les nappes phréatiques locales. En en changeant complètement la dynamique. Quasi sec au début du XXe siècle, le lac est réapparu en 1937-1938, puis en 1955, en 1969, en 1983, en 1996 et 1997, et enfin en 2023. Il est encore présent aujourd’hui dans certaines zones, après avoir connu un pic à 450 km2 environ en mai 2023. Les dommages à l’agriculture ont été très importants, estimées à plus de 250 M$. Pour l’anecdote, avant Tulare, il y en avait un autre, plus vaste encore, le lac Corcoran qui couvrait entre 30 000 et 50 000 km2 dans la Central Valley, il y a 660 000 ans et a « vécu » entre 50 000 et 100 000 ans, avec quinze cycles vide/en eau selon les données collectées.
La catastrophe Aral
Si cette histoire est édifiante, par le rappel cruel qu’elle adresse aux hommes quant à la puissance des éléments, elle n’est pas sans rappeler celle de la mer d’Aral, ce lac d’eau salée de l’autre côté de la planète. Vous vous souvenez probablement de cette catastrophe écologique, les photos de ces carcasses de bateaux semblant avoir été oubliées en plein désert. C’est un peu au même sort, à une échelle encore plus importante, qu’elle a été condamnée. Avant le début de ses ennuis, la mer d’Aral, comme le lac Tulare, était un bassin endoréique alimenté par deux fleuves, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, dont plus des trois quarts des flots ont été détournés afin de venir irriguer les vastes champs de cotonniers voulus par l’administration soviétique en Asie centrale. L’effet est quasi immédiat dès les années soixante, le niveau baisse, le lac se fragmente à la manière des flaques d’eau quand vient le temps chaud. Depuis, le Kazakhstan a construit un barrage sur la partie nord de la mer d’Aral pour tenter de limiter la casse. En évitant que l’eau qui y parvient se déverse et se perde dans la partie sud asséchée, aujourd’hui renommée désert Aralkum, 60 000 km2 propices au Dust Bowl (« bassin de poussière ») connu aux États-Unis au début du XXe. La digue d’une douzaine de kilomètres de long, posée en 2005 sur le détroit de Berg, commence à produire ses effets. La partie nord de la mer d’Aral contient maintenant 24 milliards de m3 d’eau, soit une avance de 4 milliards sur le planning élaboré par les autorités du pays. Elle couvre entre 3 000 et 3 500 km2 selon les années et le flot du Syr-Daria. En Californie, des voix s’élèvent aujourd’hui aussi pour que le lac Tulare retrouve toute sa place, de façon permanente. Qu’à la place de l’agriculture, on laisse la nature reprendre ses droits… Et offrir une zone d’expansion sans entrave au lac.
Ne traînez pas
Au-delà de toutes ces histoires façonnées, pour leur malheur, par la main des hommes, on pourrait ajouter quelques noms à cette ébauche de liste, comme le lac Texcoco au centre du Mexique, drainé et asséché. Mais revenons à « notre » lac des Rives. Sa variation n’est due, là, qu’aux conditions météo et à l’accumulation importante de précipitations, pas loin d’un mètre d’eau ces derniers mois sur le secteur. L’eau stagne le temps de s’infiltrer dans le karst (O). En temps normal, l’eau s’infiltre dans le sol avant de remplir les réseaux souterrains, un peu à la manière de ce fameux barrage espagnol construit voilà 100 ans mais qui n’avait jamais été mis en eau avant cette année (N). Quand le réseau souterrain déborde, alors le lac se remplit, créant un paysage complètement nouveau et y faire revivre une biodiversité parfois très ancienne. On annonce même, avec l’intensification des précipitations, un retour plus régulier du lac, voir le retour d’autres lacs sur le même plateau, une vingtaine. Même si l’hiver fut pluvieux, ne traînez toutefois point trop pour aller l’y voir si l’envie vous en prend. Il pourrait bien être de nouveau sec dans quelques semaines !
