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À mots découverts Récolte blé tracteurs

Publié le 13 janvier 2026 |

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Rendements agricoles : la fin d’une époque ?

Objet de fierté paysanne, mesure de la performance de la « Ferme France », mantra des organisations et des politiques agricoles, le sacro-saint rendement des grandes cultures est en bout de course. Depuis plusieurs décennies, il s’essouffle, hoquette et va parfois jusqu’à plonger dans les pays développés et ce n’est pas fini. Nombre d’études augurent en effet, pour les espèces les plus cultivées, une baisse globale de 10% à plus de 20% d’ici 2100. La fin d’une époque où les quintaux pesaient lourd ? Et le début, difficile, d’un autre pilotage encore à la marge ?

Par Valérie Péan, pour le 18ème numéro de la revue Sesame (décembre 2025)

« J’ai quatre-vingt-neuf-hectares de blé, mais le blé, ça paie quoi ? ça paie la semence. Le blé, ça eût payé… mais ça n’paie plus », geignait le « pov’paysan » auvergnat, campé par Fernand Raynaud. C’était en 1965, la deuxième révolution agricole, dite verte, battait son plein et nombre de fermes engrangeaient des gains de productivité inédits. Sous l’impulsion de politiques nationales puis européennes très volontaristes, le saut qualitatif est sans précédent : motorisation, grande mécanisation, progrès chimiques pour les engrais et les pesticides, irrigation, nouvelles variétés, remembrement, essor des coop… Résultat, les rendements des principales cultures connaissent une croissance exponentielle. Le maïs ? Il passe de dix-huit quintaux à l’hectare avant-guerre à quarante-cinq quintaux par hectare en 1965 pour dépasser les cent quintaux hectare en 2010. Le blé tendre ? Ses rendements sont multipliés par six de 1945 à 2000… Une mécanique jusque-là bien huilée qui connaît à présent de sérieux coups de frein et quelques hoquets. Effectivement, « ça eût payé » et aujourd’hui, cette fois c’est vrai, parfois « ça n’paie plus ».

Quentin Mathieu © par Gilles Sire

« Depuis la fin des années 1990, les rendements en blés tendre et dur, orge, avoine et tournesol n’augmentent plus », observe Jean-Marie Séronie, consultant agroéconomiste. « Non seulement ils plafonnent, abonde Quentin Mathieu, spécialiste des entreprises agricoles au sein du think tank Agridées, mais ils sont extrêmement variables d’une année à l’autre, ainsi que d’une exploitation, voire d’une parcelle, à l’autre. » La France connaît ainsi des années noires. 2016, marquée par une récolte catastrophique de blé tendre, en recul de 26% par rapport à la moyenne quinquennale. 2022, où la sécheresse affecte le maïs, dont le rendement baisse de quinze quintaux à l’hectare par rapport à l’année précédente. 2024, où les céréales à paille1 enregistrent des chutes du rendement moyen de 15 à 20%. Même si les récoltes de 2025 s’annoncent meilleures, ces accrocs ont de quoi inquiéter producteurs et opérateurs des filières. Dans le viseur, bien sûr, le changement climatique et sa cohorte d’épisodes de canicule, d’inondations et de gel tardif, sans oublier les migrations de pathogènes et ravageurs qu’il entraîne. Mais pas seulement. « La profession met aussi beaucoup en avant la limitation des moyens de production : la fertilisation azotée, les phytos et l’eau dont les usages sont contingentés », relaie Jean-Marie Séronie avant de tempérer : « Cela ne me paraît pas faux, mais ce n’est pas non plus fondamental. » Pour Quentin Mathieu, au-delà des chocs climatiques, le tassement observé ces quatre dernières décennies appelle une remarque fondamentale : « Engagés depuis des lustres dans la course aux rendements, certains pays développés, telle la France, n’arrivent-ils pas à une limite à la fois technologique, agronomique et pédoclimatique ? Cela questionne des instituts techniques comme Arvalis, mais aussi la recherche agronomique et semencière. D’autant que nous ne disposons pas à l’heure actuelle d’innovations de rupture, comme nous en avons connues dans l’après-guerre. »

SOUS LA BARRE DU ZÉRO

« Cela fait soixante ans que les gains s’amenuisent »

Pierre-Marie Aubert

Il faut dire que la hausse vertigineuse des rendements depuis 1950, laquelle a permis la croissance du revenu des agriculteurs, la baisse des prix alimentaires et la structuration des filières industrielles ont rendu les acteurs quelque peu aveugles aux tendances de fond et laissé croire en une progression infinie. Car, pour certains observateurs, la productivité a commencé à patiner bien avant les chocs climatiques. Le sociologue et ingénieur agronome Pierre-Marie Aubert2 est de ceux-là. Ce qu’il pointe ? L’essoufflement du rythme d’accroissement annuel des rendements. Exprimé en pourcentage, celui-ci diminue inexorablement et depuis plus longtemps qu’on ne le dit. « Cela fait soixante ans que les gains s’amenuisent, au point qu’ils passent même sous la barre du zéro pour le blé depuis 2000 » (cf. graphique). Une courbe singulièrement calquée sur celle des réponses des plantes à l’apport d’azote, cet engrais, le plus souvent sous forme minérale, indispensable à la croissance des végétaux. Trop peu dosé, il entraîne des récoltes décevantes. Mais, épandu à l’excès, il n’est plus absorbé par les cultures et se trouve rejeté dans l’environnement. En clair, au-delà d’un certain seuil, chaque dose supplémentaire engendre un développement marginal de plus en plus faible du végétal. C’est là une des limites physiologiques des plantes. Ce n’est pas la seule.

Pour mieux comprendre, il faut s’attarder sur la « recette » du rendement, d’abord avec sa composante déterminante que sont la génétique et les conditions pédoclimatiques ; puis ses facteurs dits « limitants » que constituent l’eau et la fertilisation (azote, phosphore, potassium) ; enfin, les facteurs dits de réduction qui désignent les maladies, parasites et adventices. L’optimisation de tous ces éléments donne lieu au rendement dit potentiel, c’est-à-dire le rendement maximal que peut exprimer une plante, avec une sélection variétale adaptée et dans des conditions de culture idéales. Un point essentiel, car c’est entre ce potentiel et les récoltes avérées que se mesurent les marges de progrès possibles. S’appuyant sur les travaux de Bernhard Schauberger3, Pierre-Marie Aubert met en lumière le problème actuel : « Au début de la révolution verte, le rendement constaté et le rendement potentiel augmentent et c’est ce qu’il s’est passé dans la majeure partie du monde pour les céréales primaires et le soja jusqu’aux années 2000. Notamment grâce aux progrès de la création variétale, à l’amélioration de l’accès à l’eau et à l’azote, et à l’introduction des phytos. »

IMPASSES TECHNIQUES

 Céline Duroc © par Gilles Sire

Mais vient ensuite une deuxième situation : « Le rendement potentiel continue d’augmenter, tandis que celui constaté s’affaisse, en raison de mauvaises conditions environnementales. C’est actuellement le cas du blé en Europe et, dans une moindre mesure, celui du maïs. » Directrice générale de Maiz’Europ’ et à la tête de l’Association Générale des Producteurs de Maïs (AGPM), Céline Duroc confirme : « Si le potentiel ne se dément pas, nous constatons un ralentissement dans la capacité à réaliser ce progrès sur le terrain. » Un des facteurs limitants pour cette culture d’été c’est l’eau. « Dans certaines régions, comme en Poitou-Charentes, les surfaces en maïs irrigué ont diminué de 50 % en dix ans, sous la pression des ONG et de la réglementation. Et, tous maïs confondus, nous avons perdu presque 500 000 hectares en quinze ans, dans un marché européen importateur d’un quart de ses besoins, souvent au profit de cultures d’hiver. » Mais il y a des cas bien plus préoccupants, poursuit P.-M. Aubert, avec des cultures et des régions où le rendement potentiel lui-même connaît des cassures. Là, le matériel génétique ne parvient pas à exprimer davantage et les contextes pédoclimatiques deviennent trop adverses : « C’est le cas pour le blé dans le grenier à grains du monde – le Canada, les États-Unis et la Russie – mais aussi et surtout pour le riz dans toute l’Asie. » Ce que mettent ainsi en lumière les résultats de Schauberger, c’est une impasse technique, un triple blocage : les limites physiologiques des plantes, celles de la courbe logarithmique des réponses à l’azote et, enfin, les chocs climatiques.

« COMBIEN TU AS FAIT ? »

Quentin Delachapelle © par Gilles Sire

Alors, est-ce la fin de la course aux rendements dans les pays développés et sur les cultures majeures ? Pas simple, tant ils restent au cœur de l’économie et des mentalités. « Pour les producteurs de maïs, cela reste un indicateur majeur dont on n’est pas prêt de se défaire, il faut être honnête, confie Céline Duroc. C’est d’ailleurs le premier sujet quand des agriculteurs parlent entre eux, avec le fameux : “Et toi, combien tu as fait ?” » Agriculteur, Quentin Delachapelle en convient : « Cela paraît naturel de se focaliser sur le rendement, c’est le levier le plus facile à identifier. C’est visible, tangible. » Et de souligner un aspect plus insidieux selon lui : « Les coop et l’industrie mettent aussi la pression dans toutes les grandes filières. L’agriculture étant un secteur à faible valeur ajoutée, c’est donc par les volumes qu’on opère des économies d’échelle. Le rendement, c’est l’ADN du modèle agro-industriel. Alors, si tu es en dessous du rendement moyen, on te donne toutes les préconisations d’intrants et autres pour atteindre ce qui devient un indicateur de performance. » Lui-même, engagé dans une démarche de réduction d’intrants l’avoue : « Dans cette situation, la première réaction, c’est de se dire : mince, je ne suis pas bon. » Quant aux acteurs politiques, l’équation est problématique, selon P.-M. Aubert. Pour comprendre, il faut déjouer une confusion fréquente : non, le rendement n’est pas synonyme de compétitivité ni de productivité du travail et n’est pas non plus équivalent au revenu. Tout dépend en effet de la surface exploitée par travailleur, du prix moyen de vente des récoltes et, enfin, des charges (semences, intrants, mécanisation…). Avec des récoltes moindres, des surfaces qui ne s’agrandissent plus guère, des prix de vente bas, et la hausse des charges, la stagnation du revenu agricole suscite maintes manifestations. Face à cette grogne, explique P.-M. Aubert, « les pouvoirs publics ne veulent pas jouer sur la diminution des charges, par exemple le prix de l’énergie et des intrants, car cela nécessite de transformer le modèle agricole et d’aller à l’encontre des vendeurs de machines, de semences et autres phytos. Ils ne peuvent pas non plus jouer sur le renchérissement des prix agricoles car ce serait accepter une hausse potentielle des prix alimentaires. Quant à la surface des exploitations, ils disent ne pas vouloir les augmenter car ils prônent un maintien des effectifs agricoles ». Résultat : « Il ne reste au politique qu’à continuer à prôner un déplafonnement des rendements en desserrant les contraintes sur l’eau et l’azote et en oubliant totalement les limites physiques… »

COÛTEUX QUINTAUX

« Il faut aussi te coltiner ta compta, être intéressé par les chiffres »

Quentin Delachapelle

D’autres boussoles existent pourtant. Si l’on prenait en compte l’optimisation économique, comme le plaide Jean-Marie Séronie, l’agriculteur aurait parfois intérêt à produire un peu moins, quand les derniers quintaux qu’il pourrait « gagner » coûtent trop cher au regard des charges et des prix du marché. Une voie qu’explorent certains dans leur exploitation, en privilégiant la notion de marge semi-nette4. C’est le cas de Quentin Delachapelle. Mais, il l’avoue, cela exige un pilotage beaucoup plus fin, des analyses de sol, une mécanisation mutualisée et du matériel mené le plus loin possible. « Il faut aussi te coltiner ta compta, être intéressé par les chiffres ». À l’est de la Marne, à la tête de 160 hectares en majeure partie en bio, lui et sa femme ont fait le choix de la diversification annuelle et de la rotation des cultures dans le temps – « Ma meilleure assurance-risque contre les aléas », lui qui s’est toujours passé d’assurance-récolte –, en adaptant au maximum les cultures au sol : épeautre, chanvre, luzerne, légumineuses, colza et tournesol, selon les années. « Tous ces leviers m’ont permis de me libérer de la focale du rendement. Quant aux espèces rustiques que j’utilise, moins dépendantes en intrants, si elles commencent enfin à apparaître en conventionnel, elles sont plus faciles à mobiliser en bio où, notamment, le différentiel de prix est plus favorable. » Pour Quentin Mathieu, c’est là que réside la différence entre efficacité et efficience. « L’efficacité, c’est la capacité à atteindre un certain niveau de récolte en augmentant les facteurs de production – agrandir, mettre plus d’intrants, embaucher de la main d’œuvre… L’efficience est d’une logique tout autre : avec les ressources dont je dispose actuellement, puis-je faire mieux ? » Si l’expérience de Quentin Delachapelle est probante, convertir la majeure partie des exploitations n’est pas pour demain. « Un des freins importants c’est le conseil », insiste J.-M. Séronie. Lui qui a longtemps dirigé un cabinet de conseil et d’expertise comptable dédié au monde agricole (Cerfrance) le regrette : « Les conseillers jouent la sécurité. Ceux qui sont dans les sphères des chambres d’agriculture sont bloqués par la vision politique de leur patron. Quant aux conseillers de coopératives, ils n’encouragent pas à changer de système. » D’où son credo, séparer les activités : conseil technique d’une part et vente de phytos d’autre part.

D’autres pourraient vouloir changer leurs pratiques et leurs cultures mais, sans solutions techniques et sans débouchés derrière, ils reviennent à ce qu’ils savent faire. »

Céline Duroc

Pour Céline Duroc, reste cet autre caillou dans la chaussure sur le chemin de la diversification. « Certains n’arrêteront pas de faire du maïs car celui-ci correspond à la meilleure offre pédoclimatique chez eux et il enrichit le sol en matière organique. D’autres pourraient vouloir changer leurs pratiques et leurs cultures mais, sans solutions techniques et sans débouchés derrière, ils reviennent à ce qu’ils savent faire. » Hors des grandes cultures, point de salut ou presque ? Dommage, car, justement, sur toutes les céréales dites secondaires ou alternatives, tels l’avoine, l’orge, le seigle ou le sorgho, le rendement – « ce n’est pas un gros mot », précise P.-M. Aubert – est loin d’avoir atteint son optimum. Sauf qu’effectivement, « peu d’agriculteurs s’y intéressent parce que le matériel génétique à disposition n’est pas terrible, que les coop n’investissent pas pour valoriser ces cultures et qu’aucune éducation du consommateur n’est menée pour les faire connaître ». Et difficile de croire en la possibilité d’une politique volontariste en la matière, à coups de financements massifs en faveur de la recherche et développement des semences ainsi que pour organiser la collecte, le stockage et la transformation, sans oublier un train de normes et de mesures réglementaires. Seule lueur d’espoir : « On pourrait imaginer un partenariat public-privé, voire instaurer des mandats d’incorporation5 comme c’est le cas pour les cultures énergétiques. Par exemple, pour que la filière textile intègre un pourcentage minimum de lin français ou que les coop détiennent une part obligatoire de céréales secondaires. » Et cela, ça pourrait payer.

  1. Regroupant blé tendre, blé dur, orge, avoine, seigle, riz, épeautre et triticale.
  2. Auteur d’un récent ouvrage, Vers un nouveau modèle agricole. Quelle transition pour la France et l’Europe ? Odile Jacob, février 2025.
  3. Schauberger, B., Ben-Ari, T., Makowski, D. et al.,
    “Yield trends, variability and stagnation analysis of major crops in France over more than a century”, Scientific Reports 8, 16865, 2018.
  4. Marge brute moins les coûts de matériel et les prestations faites par des tiers.
  5. Les mandats d’incorporation fixent des objectifs chiffrés obligatoires ou fortement contraignants d’incorporation de biocarburants, issus de la biomasse, dans les carburants fossiles.

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