À mots découverts

Published on 8 avril 2020 |

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[Néo-agriculteurs] Tenez ferme !

Par Laura Martin-Meyer

On connaît bien l’exode rural, moins l’exode urbain des « néo-ruraux ». Dits tantôt Hors Cadres Familiaux (HCF), tantôt néo-agriculteurs ou, au choix, Non Issus du Milieu Agricole (NIMA), nouveaux entrants, néo-paysans… on a du mal à les nommer et plus encore à les dénombrer. Ces « oiseaux migrateurs » sont souvent diplômés et bien insérés socialement. Et pourtant. Ils quittent tout pour le travail de la terre, les mains sales et les bottes terreuses. Mais, loin d’être accueillis comme de valeureux convertis, ils bousculent ceux qui s’affichent « vrais » agriculteurs. Une rencontre qui tient moins de la coexistence tranquille que du face-à-face entre deux espèces étrangères : d’un côté, les « primo » agriculteurs, ceux du cru ; de l’autre, les « néo » et leur génétique dernier cri.
Photo : Agnès Papone

Côté « primo », topo d’une espèce menacée de disparition : depuis quelques années, le bruit court que, chaque semaine, plus de 200 fermes disparaissent en France. Ainsi, en trente ans, leur nombre a réduit de moitié 1. Deux raisons majeures à cela : heurtée de plein fouet par une vague de « papy-boom », la figure de l’agriculture est vieillissante. Pour enfoncer le clou, le modèle traditionnel de la transmission familiale cède du terrain : chez un agriculteur sur deux règne une incertitude quant à la reprise de son exploitation 2. Dans cet « hiver démographique », se pose alors la question du renouvellement générationnel et de la survie de l’espèce. C’est là qu’entrent en scène les « néo », nouveaux candidats à l’installation ou à la reprise des fermes désertées par les enfants d’agriculteurs. Leur point commun ? La terre qu’ils cultivent n’est issue d’aucune filiation ; elle s’acquiert donc « hors du cadre familial ». Difficile, pour ceux qui ne présentent aucun lien de parenté avec le milieu agricole, de s’adapter à un monde qui leur est étranger, voire de se faire accepter. D’ailleurs, la doctorante en géographie Paula Dolci (université Paul-Valéry, Montpellier) indique que, selon une idée communément admise, « on naît agriculteur, on ne le devient pas ». D’autant que, selon le néo-paysan retraité Jacques Chèvre, « la profession traditionnelle, du moins celle qui est en place, ne croit pas à leur poids dans le monde agricole ». Et d’ajouter qu’elle les imagine « moitié hippies, moitié ignorants des “choses” de l’agriculture ». Qui sont donc les acteurs de cette (r)évolution silencieuse ? Comment expliquer cette attractivité pour un milieu marqué du sceau de la déprise ? Jugés invasifs par les uns, représentent-ils au contraire pour les autres une aubaine pour l’agriculture, renouvelant les générations, les mondes et les pratiques agricoles ?

Pour tenter d’y voir plus clair, Sesame s’est imprégné des témoignages de deux d’entre eux, invités aux 25es Controverses européennes à Bergerac : Bruno Macias, ingénieur reconverti dans la production de pommes à cidre bio en Espagne, et Agnès Papone, chercheuse installée en maraîchage bio dans l’arrière-pays niçois, avec son époux. Contours d’une mutation du « génotype » agricole.

Apport de sens neuf

À la différence des « primo », espèce endémique du milieu rural, les « néo » s’incarnent dans la migration d’un espace géographique, social et professionnel donné, à un autre. Au départ, rappelle P. Dolci, le « retour à la terre » met en exergue des « choix de vie qui se font au croisement de représentations collectives et d’aspirations individuelles que sont les images de la terre, de la nature et de la campagne ». En témoigne le parcours de B. Macias qui, au vu de la désaffection des champs par la profession, s’est dit un jour : « Essayons de faire partie de la solution ». En quête de sens et conscient de la demande croissante des consommateurs en circuits courts et en bio, il délaisse alors son activité de conseil dans le secteur automobile et s’installe, aux côtés de sa femme, en tant que « néo-paysan ». Mais pas que. Bien décidé à « revaloriser l’image du métier », il monte également une association visant à aider les Nima – comme lui – à concrétiser leur projet d’installation : Néo-Agri 3.

Parfois, c’est au gré du hasard que le vent mène à la terre. Mi-française, mi-américaine, étudiante en Australie puis chercheuse sur le sida en Afrique du Sud, rien ne semblait destiner A. Papone à tout quitter pour devenir agricultrice. Et pourtant. Lorsqu’elle décide de rejoindre son mari dans l’arrière-pays niçois, la réalité la rattrape : « Peu à peu, on s’est rendu compte qu’on était dans un désert alimentaire ». « Par nécessité », ou instinct de survie, elle plante un potager, qui grandit, grandit… jusqu’à atteindre aujourd’hui 2,5 hectares et devenir la ferme Lavancia, leur activité principale. Depuis, elle s’attache à défendre « l’idée qu’on peut être agriculteur et vivre son métier dans la joie, sans pour autant tomber dans le piège de l’édulcoré et de l’utopie ». C’est vrai, nombreux sont les porteurs de projets ayant « une vision peut-être trop bucolique du métier agricole », souligne B. Macias. Ce piège apparaît en effet comme un frein à la création d’une ferme pérenne, en un domaine où l’accès au foncier et l’installation représentent un véritable « parcours du combattant ».

Louée soit la terre

Pour A. Papone et son mari, s’installer en maraîchage bio, c’était un peu comme « faire du kayac sur des cailloux ». Premier écueil, convaincre les autorités de la viabilité de leur projet : « Ils n’y ont pas cru, ils ont dit qu’on était fous, qu’on allait mourir de faim, qu’on courait à la banqueroute ». Résultat, « ils nous ont mis une foule de bâtons dans les roues ». Malgré tout, le couple décide de s’installer en autocréation, sans aucune aide. D’ailleurs, on estime que deux tiers des installations se font « hors dotation jeunes agriculteurs ». Elles sont alors qualifiées de « non aidées » et ses membres peuvent, s’ils le souhaitent, bénéficier d’autres aides sociales comme le Revenu de Solidarité Active (RSA) 4.

Deuxième obstacle, l’accès à la terre. Pour J. Chèvre, membre de l’association Terre de Liens en Dordogne qui œuvre à faciliter l’accès à la terre, « le monde paysan ne laisse pas de place pour ces porteurs de projets. Trouver trois hectares pour installer un maraîcher, c’est une bataille incroyable ». Ces autochtones se sentiraient-ils menacés par l’arrivée d’une espèce venue d’ailleurs ? C’est donc de manière plus ou moins informelle qu’A. Papone et son mari ont pu se procurer les terres sur lesquelles ils cultivent leurs légumes : « D’année en année, les voisins se disaient : “Tiens, ce sont des gens sérieux, ce ne sont pas des fous”, et ils nous prêtaient ou nous louaient des terrains pour agrandir celui de l’arrière grand-mère, devenu insuffisant ». Un témoignage qui fait écho aux observations faites en Sardaigne par la chercheuse P. Dolci : pour ces « néo », « la constitution d’un capital productif est extrêmement progressif, se faisant souvent par arrangements, par bricolages ». Ainsi, « une grande partie de ces installations ont une existence informelle ».

Attention à la marge !

Et si s’installer « hors cadre », c’était avant tout s’installer « contre le cadre » ? Pour la chercheuse, les trajectoires néo-rurales donnent souvent lieu à « des installations qui vont paraître hors normes, avec une intention revendiquée d’aller contre un modèle dominant agricole », voire de société. Et les espaces ruraux, à la périphérie, apparaissent alors « comme des marges dans lesquelles il y aurait la possibilité de construire autre chose ». Le mot « rural », lui-même, appartiendrait à une racine indoeuropéenne, rewos ou rūm, signifiant « espace libre ». Ainsi, cette « marginalité spatiale permettrait des expérimentations sociales », lesquelles portent en germe d’autres manières d’habiter, de travailler et de valoriser la terre. Les « néo » apparaîtraient alors comme des agents mutagènes venant transformer le génome ancestral des mondes agricoles. Pour Didier Bertholy, chef de projet Culture et Agriculture à Tulle agglo, « dans ces mouvements de retour à la terre, on lit certaines valeurs qui interrogent le rapport au vivant : inclination écologique, sobriété énergétique, pratiques visant à l’autonomie, la solidarité, la convivialité ». À la ferme Lavancia, par exemple, le couple de reconvertis qui se dit très militant n’a « jamais imaginé faire autrement que du maraîchage bio » et a créé sa propre AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne). Même constat du côté des Macias qui considèrent que « l’avenir de l’agriculture passera par l’augmentation du bio et des circuits courts ». Mais l’engagement des « néo » ne s’arrête pas là. La profession et ses organisations sont elles aussi l’objet de recompositions diverses : derrière l’impulsion du service de remplacement pour l’amélioration de la qualité de vie des agriculteurs ou le développement d’activités culturelles à la ferme se cache souvent un spécimen néo-rural.

Élan vital

Feu de paille, aussitôt allumé aussitôt éteint ? Souvent dépeints comme surfant sur une tendance, les « néo » ne sont-ils que des éphémères ? Qu’en est-il de l’espérance de vie de ces allochtones des mondes agricoles ? De leur poids dans l’agriculture ? Pour y répondre, P. Dolci invite à regarder du côté des réseaux dynamiques ou synergies que les néo-agriculteurs créent et consolident. Une fois installés, ceux-ci veillent à assurer la continuité et le renouvellement de leur espèce en diversifiant leurs activités : ainsi, la ferme Lavancia se présente comme un « vrai centre de formation officieux ». Au-delà de ses activités de production agricole et de vente directe, le couple invite des Nima à venir apprendre le métier à leurs côtés. « Quatre-vingt-dix pour cent des gens qui ont travaillé chez nous sont ensuite allés s’installer », estime A. Papone. Bref, dans sa ferme, on « produit » aussi des agriculteurs et des agricultrices. De son côté, B. Macias souligne que « d’un point de vue très local, le poids d’un nouvel agriculteur est énorme ». En effet, « un agriculteur qui s’installe dans un petit village, avec sa famille, ses enfants, permettra de conserver une école, faire vivre des petits commerces ». Plus encore, des phénomènes d’acculturation, de croisement et d’hybridation entre espèces endémiques et exotiques sont, manifestement, à l’œuvre. Aux 25es Controverses européennes, Anne Seingier, une fermière Terre de Liens appartenant à « l’ancienne génération » d’agriculteurs, se réjouit de « l’appel d’air extraordinaire » apporté par les nouveaux entrants : « Dans notre milieu, on est fortement impacté par nos histoires familiales et ces gens nous apportent un éclairage et des questionnements nouveaux », dit-elle. Et J. Chèvre de conclure : « Nous sommes convaincus que leur apport sera décisif pour garder des campagnes vivantes ainsi qu’une agriculture nourricière dynamique ». Une espèce qui, se diversifiant et se métissant avec ses congénères, présente alors tous les atouts pour renforcer les résistances et parfaire son évolution. Après l’hiver, vient le printemps.

Voir la vidéo de la table ronde
Lire les portraits de Paula Dolci, Agnès Papone et Bruno Macias



Nima ni nom

Pour les qualifier, la langue française regorge d’expressions et autres néologismes. De quoi perdre le lecteur, même averti. Tout d’abord, nous dit Paula Dolci, « le terme néo-rural a perdu progressivement son lien avec l’agriculture »5… Next. Dans le jargon juridico-administratif, on les nomme « hors cadres familiaux » : leur installation a lieu « sur une exploitation agricole indépendante de l’exploitation d’un parent jusqu’au 3e degré, collatéraux inclus » 6. Dans cette catégorie, coexistent des individus issus du milieu agricole, qui ont par exemple repris la ferme du voisin, et des « non issus du milieu agricole » ou Nima. C’est là que les choses se compliquent. Selon les motivations les ayant conduits à la terre, certains préféreront l’appellation « néo-paysan » : introduit par Gaspard d’Allens et Lucile Leclair 7, le terme désigne ceux cherchant à réinventer la figure du paysan et s’installant « à rebours de l’agriculture industrielle ». Or, nous rappelle P. Dolci, « on n’est pas toujours sur des modèles paysans » : pour les individus s’inscrivant dans une logique entrepreneuriale et témoignant de « considérations très pragmatiques de rentabilité », on parle de « néo-agriculteurs ». Pas simple !

Innombrables ?

En 2017, les hors cadres familiaux représentaient trente-deux pour cent des installations aidées 8. Et dans le détail ? Pour l’heure, nous confie le sociologue des mondes agricoles François Purseigle, « il est très difficile voire impossible d’avoir le chiffre des “vrais” hors cadres. L’appareil de statistique, poursuit-il, mélange encore lesdits hors cadres, lesquels sont souvent dans des situations “intermédiaires” (installation à côté de l’exploitation agricole familiale, bénéficiant ainsi plus ou moins directement de son appui) et les vrais “hors cadres” (installation réalisée sans le concours ni à la proximité d’une exploitation familiale). » Malgré tout, le chiffre reste encore bien en deçà de la réalité, les installations non aidées ne figurant dans aucune statistique !


  1. En 2016, la France métropolitaine compte 437 000 exploitations agricoles. Depuis 2010, le nombre de fermes recule en moyenne de 1,9 % . Voir ICI

  2. Repères socio-économiques sur l’agriculture française, APCA, février 2019
  3. http://neo-agri.org/fr/
  4. http://www.orda-lr.org/-Neo-ruraux- : les candidats à la DJA – dispositif national d’aide à l’installation en agriculture – doivent satisfaire à des conditions d’âge, de formation générale et professionnelle et démontrer la viabilité économique de leur projet (source : GraphAgri)
  5. Paula Dolci et Coline Perrin, « Retourner à la terre en Sardaigne, crises et installations en agriculture », rubrique Tracés 33, dans Revue de Sciences humaines, 2017 (en ligne).
  6. https://info.agriculture.gouv.fr › instruction-2015-573.
  7. G. d’Allens, L. Leclair, Les Néo-Paysans, Seuil, 2016.
  8. http://agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/Graf188_-_Aides_a_l_installation.pdf

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