Mafia des villes, mais aussi des champs
L’irruption des mafias dans le champ agricole n’est pas une nouveauté. Ce sont peut-être même les agrumes qui ont présidé à leur constitution au XIVe siècle. Depuis, le citron a été pressé et elles sont passées à d’autres choses… C’est le fil du mercredi 4 février 2026.
Photographie : © archives Yann Kerveno
Les glissements sémantiques sont courants aujourd’hui et les mots, certains du moins, parfois utilisés à tort et à travers ou instrumentalisés, en perdent leur force. C’est le cas du mot mafia utilisé dans le contexte agricole. Un terme souvent employé aujourd’hui pour dénoncer les têtes de pont de l’agriculture industrielle ou moderne. On parle ainsi des réseaux de « la pieuvre des syndicats agricoles» pour évoquer la FNSEA, (La Pieuvre étant le surnom donné à la mafia italienne), on parle de la « Breizh Mafia ». De quoi rendre jalouse Cosa Nostra ou les cartels mexicains face à cette concurrence nouvelle ? A priori pas vraiment, même si les mafias du monde entier, celles qui trafiquent de la drogue à tout va, ont largement pris position dans le monde agricole.
25 milliards
Pionnières, les mafias italiennes sont même un acteur majeur de l’agriculture dans leur pays. Depuis de nombreuses années, le principal syndicat agricole italien a engagé une lutte contre cette mainmise de la mafia et publie très régulièrement un état des lieux de la chose. Et ses conclusions laissent pantois. Le chiffre d’affaires de l’ « agromafia », c’est le terme employé, atteindrait 25 milliards d’euros aujourd’hui et a doublé en 10 ans. La pieuvre, pour le coup, a considérablement diversifié son portefeuille ces derniers temps. La mafia italienne œuvre en effet sur tous les fronts. Le dernier rapport en date liste ses domaines d’activité : embauche illégale de travailleurs, conditions abusives, travail non déclaré, contrefaçon de produits alimentaires (citrons, noisettes, huile d’olive, le riz, les vins, les aliments pour animaux, la bio, avec une prédilection pour la tomate, 20 % des produits saisis en 2018), accaparement de terres et de subventions (domaine dans lequel l’Union européenne semble désarmée)… « Les agromafias utilisent les failles de la bureaucratie pour promouvoir le crédit illégal, acquérir des exploitations agricoles et blanchir de l’argent, tandis que les entrepreneurs subissent des menaces et des dommages pour les forcer à vendre leurs terres et leurs entreprises, en partie à cause de la crise liée aux tensions internationales et à l’augmentation des coûts de production qui a caractérisé ces dernières années, affaiblissant de nombreuses entreprises. Les principales cibles sont les fonds publics et le contrôle des marchés et des contrats, avec l’aide de professionnels complaisants et de faux documents. » Ajoutez les vols en tous genres ou le cyberbanditisme, vous obtenez une panoplie assez complète d’activités pour envisager monter votre propre business.
Un commerce juteux
En dépit des apparences – la mafia est d’ordinaire perçu comme vouée au commerce de la drogue, la prostitution, le bâtiment ou encore la corruption –, son intérêt pour l’agriculture, s’il est discret, ne date pas d’hier. Ce sont peut-être même les marchés agricoles qui ont servi de terreau à son extension à partir de la Sicile et du juteux commerce des agrumes, selon une étude historique récente. Les mafias se constituant alors en protectrices, voire dans certains cas en assureurs, à l’égard des négociants, de leurs fortunes et leurs commerces, palliant l’inefficacité de l’État au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Vous avez le papier complet ici. Pour la petite histoire, la fortune des producteurs d’agrumes siciliens fut faite par la découverte de ses vertus pour traiter le scorbut par le médecin de marine James Lind. Depuis, les mafias italiennes se sont internationalisées et ont donné des idées, notamment au Mexique. Où les cartels louchent sur le juteux commerce de l’avocat. Là, les organisations mafieuses rançonnent les producteurs et vont même jusqu’à confisquer et déforester des terres et de l’eau, pour planter des avocatiers N. Le gâteau est tentant, l’avocat, dont le Mexique est le premier producteur mondial, est une industrie qui génère trois milliards de dollars en exportation juste vers les États-Unis et 2 milliards de plus pour le reste de la planète.
Land Grabbing
Mais l’intérêt grandissant des cartels mexicains pourrait aussi être lié, selon une étude toute récente, aux évolutions de la consommation de drogues aux États-Unis. Le recul de l’héroïne face au Fentanyl réduisant les profits, les cartels ont cherché de nouveaux «centres de profits », amenant plus de violence dans des zones jusqu’ici moins concernées. Pour autant, la résistance s’organise dans certaines communautés mexicaines qui ont réussi à repousser les gangs, ainsi que les responsables politiques locaux corrompus. Non loin de là, (vu de France) des organisations criminelles sont aussi impliquées dans le land grabbing (Ndlr « accaparement »), le déboisement ou encore le détournement de subventions à l’agriculture. Parfois ils en profitent pour blanchir de l’argent comme en Inde ou ailleurs. L‘appât du gain n’a visiblement que l’imagination comme limite.
