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De l'eau au moulin Groupe d'un SPG au cours d'une formation à l'inspection aux Iles Salomon © Fabienne Gandet

Publié le 23 février 2026 |

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Les SPG : cette autre vision de l’agriculture biologique

En Europe, agriculture biologique rime souvent avec certification, labels divers, consommateurs urbains, magasins bio et parts de marché. Ailleurs, dans le Pacifique par exemple, mais aussi en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud, elle prend une autre dimension en replaçant l’agriculteur – et non pas le consommateur – au centre du dispositif. Non seulement pour mieux se nourrir, préserver nos ressources et la biodiversité de notre environnement, mais aussi pour créer du lien au sein de la communauté, partager, apprendre, échanger, se reconnecter à des techniques ancestrales et garantir notre souveraineté alimentaire. C’est ce que proposent les Systèmes Participatifs de Garantie (SPG), qui apportent une approche communautaire et globale au soutien de l’agriculture biologique paysanne.

Une contribution spontanée de Fabienne Gandet, consultante dans le Pacifique Sud en agriculture biologique et Système Participatif de Garantie

Photographie : Groupe d’un SPG au cours d’une formation à l’inspection aux Iles Salomon © Fabienne Gandet

Une certification collective méconnue

De quoi parle-t-on ? Un Système Participatif de Garantie (SPG) est un système d’assurance qualité ancré localement, dans lequel producteurs, consommateurs et autres acteurs du territoire s’impliquent directement pour définir, contrôler et valider collectivement le respect de pratiques agricoles durables. Basé sur l’impartialité, la transparence, la confiance et une vision partagée entre les deux parties, il s’agit d’une alternative bien moins coûteuse à la certification par un organisme tiers indépendant.

Reconnus par la Fédération Internationale des Mouvements de l’Agriculture Biologique (IFOAM1), représentant des membres de plus de 100 pays, les SPG sont particulièrement utilisés pour soutenir le modèle d’agriculture familiale et notamment dans une démarche de circuits courts. À l’heure où les questions de résilience, de changement climatique et de souveraineté alimentaire sont omniprésentes, ces systèmes constituent de véritables leviers de développement dans les pays du Sud. Cette démarche représente aussi un investissement pour les « consomm’acteurs », ces citoyens engagés qui veulent prendre part à la transition écologique.

Comment cela fonctionne ?

Au quotidien, ces systèmes reposent sur la disponibilité de volontaires formés au cahier des charges, au suivi et à la réalisation des audits. Concrètement, des visites croisées entre producteurs sont organisées régulièrement : chaque agriculteur évalue ses pairs selon des critères et une méthodologie commune. C’est cette implication de tous dans le processus qui fonde la crédibilité du système et le distingue d’une simple démarche déclarative.

Pour être reconnu comme tel, chaque SPG doit répondre à un ensemble de critères définis par l’IFOAM et reçoit une accréditation après la validation de son dossier par cette instance internationale.

Des résultats encourageants

Après plus de 40 années de recul, les conclusions sont prometteuses. Ces organisations participatives continuent de servir les agriculteurs et consommateurs engagés dans une dynamique locale, transparente et directe. D’après l’IFOAM qui soutient, accompagne et accrédite les organisations issues des SPG, 323 ont été recensées en 2022, regroupant ainsi 1 417 522 agriculteurs et agricultrices engagés dans une démarche de certification participative à travers le monde.

Les bénéfices de ces organisations sont multiples sur les communautés. Dans le Pacifique Sud, le premier SPG a été créé en 2009 en Nouvelle-Calédonie. Il a ainsi permis à des agriculteurs de se structurer en association avec Bio Calédonia2 et de faire émerger une filière de produits bio sur le marché local. En 2024, 166 agriculteurs y étaient certifiés en agriculture biologique produisant 321 tonnes de produits agricoles bruts ou transformés. Ainsi, des paniers bio regroupant plusieurs agriculteurs sont distribués dans les centres urbains.

Notons au passage que face à l’hétérogénéité des normes et règlements à travers le Pacifique, l’ensemble des pays concernés ont travaillé conjointement autour de la Norme Océanienne d’Agriculture Biologique3. Une démarche portée par la Communauté du Pacifique4, principale organisation internationale scientifique et technique de la région, soutenant le développement de pays et territoires membres depuis 1947. La Norme sert ainsi de cahier des charges communs à l’ensemble des SPG de la région.

Continuons le tour d’horizon. A l’Est de la Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française, l’Association Bio Fetia5 regroupe 243 membres, 112 agriculteurs certifiés et 420 hectares en production. Son action au quotidien, en plus d’animer le processus de certification, passe par le renforcement des compétences techniques des professionnels de l’agriculture et par la sensibilisation du grand public autour des principes de l’agriculture biologique.

Transformer durablement les liens

Dans les territoires anglophones, aux Îles Salomon, les SPG ont créé du lien entre des producteurs villageois et les établissements hôteliers environnants. Les chefs des différents restaurants ont ainsi pu soutenir des filières locales de production avec des garanties de qualité, tandis que les producteurs diversifiaient leurs productions pour répondre à cette nouvelle demande.

Cette dynamique a également ouvert des débouchés à l’export : le projet SolAgro6 a permis l’émergence d’un SPG au sein d’un village des Iles Salomon. Résultat : 48 familles se sont engagées dans la certification des noix de Kanari, désormais exportées vers la Nouvelle-Calédonie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Aux Îles Fidji, ce système permet à certaines îles reculées, telles que Rotuma, Cicia, de s’envisager complètement exemptes d’intrants chimiques. Ainsi, toute cette communauté qui abrite une riche biodiversité est inscrite dans le SPG et protège de tout risque de contamination les ressources naturelles limitées et fragiles.

Lorsque les produits ne sont pas consommés localement, ces démarches permettent aussi à des villages éloignés de valoriser un savoir-faire, des pratiques traditionnelles et des spécificités locales : épices, huile de coco, vanille, miel, rhum etc. Et, grâce à des coûts de certification très réduits ou quasi nuls, de mettre en place des filières de commercialisation mieux organisées.

L’expérience du Pacifique n’est pas un cas isolé. Partout où ils ont été mis en place, les SPG ont démontré une capacité remarquable à transformer en profondeur les dynamiques locales, bien au-delà de la simple certification. En plaçant la communauté au cœur du dispositif, ils génèrent des effets positifs en cascade qui touchent à la fois aux liens sociaux, à l’économie locale et à l’autonomie alimentaire des territoires.

Des bénéfices reconnus

Renforcement du lien social – Les communautés tissent des liens autour de valeurs essentielles : partage de connaissances ; échanges de services, de semences, de récoltes… traduisent l’implication de toute une communauté de producteurs, de consommateurs et d’acteurs de la société civile autour d’un projet commun et confiance, chacun étant impliqué dans le processus de certification.

Inclusion économique – Les SPG influencent positivement la relance de projets générateurs de revenus dans des communautés éloignées des centres économiques et favorisent l’inclusion des femmes et des jeunes travailleurs.

Connexion producteurs-consommateurs – Les systèmes participatifs permettent aux producteurs de se connecter avec des consommateurs qu’ils croyaient inexistants, faute de structures de mise en marché classique.

Souveraineté alimentaire – Les productions ne sont pas toutes destinées aux marchés locaux : une part non négligeable est réservée à l’autoconsommation et aux échanges communautaires et culturels, les coûts de certification étant quasi nuls.

Etendre les SPG aux autres territoires ?

Les territoires insulaires ultramarins européens se trouvent confrontés aux mêmes contraintes structurelles que les îles du Pacifique Sud : isolement géographique, marchés locaux étroits, coûts logistiques élevés et exploitations trop modestes pour prétendre à une certification biologique classique. L’exemple des SPG dans le Pacifique montre que, grâce à leur action structurante, ils peuvent faire émerger une filière bio, valoriser des pratiques agricoles traditionnelles et renforcer la résilience alimentaire d’un territoire.

Ces systèmes ont aujourd’hui fait leurs preuves et certains pays (Brésil, Mexique, Uruguay, Bolivie) les intègrent dans leur législation nationale. Dans les collectivités d’outre-mer françaises (Nouvelle-Calédonie et Polynésie), ils sont reconnus officiellement par les lois de plusieurs Etats qui reconnaissent leurs procédures et protègent leur label associé (cf. le label Bio Pasifika7 garanti par le SPG Bio Fetia).

A ce jour toutefois, les règlements européens ne permettent pas la reconnaissance des SPG comme organismes de certification. Pourtant ces organisations portent des valeurs que l’Union européenne elle-même défend dans sa stratégie « Farm to fork » (ou « de la ferme à la table ») issue du Pacte Vert : durabilité, souveraineté alimentaire, circuits courts. Alors qu’un des plus anciens SPG est français (Fédération Nature & Progrès créée en 1964), les étendre à des territoires européens ultrapériphériques constituerait un terrain d’expérimentation idéal pour leur reconnaissance officielle par l’Union européenne. Cela pourrait permettre de mesurer concrètement les bénéfices de ce modèle avant d’envisager une application plus large.

Pour en savoir plus : https://pgs.ifoam.bio/pgs_groups/map
Une question ? fabgandet@gmail.com

Apportez votre eau au moulin !

Vous êtes scientifique, impliqué.e dans la formation et le conseil, membre d’association, structure économique, profession agricole, administration et collectivité locale… et vous souhaitez témoigner d’une expérience en cours ou passée et en tirer des conclusions, évoquer une piste de recherche, faire part d’un point de vue inédit sur une problématique particulière, dans les domaines agricoles, alimentaires ou environnementaux ? Envoyez votre proposition à revuesesame@inrae.fr

Après un échange rapide sur le fond et la forme avec la rédaction, ces papiers pourront être publiés dans notre rubrique dédiée « De l’eau au moulin ».

Consulter tous les articles de la rubrique : https://revue-sesame-inrae.fr/category/de-leau-au-moulin/

Lire aussi

  1. Site web de l’Ifoam : https://www.ifoam.bio
  2. L’association Bio Calédonia : https://agriculturebio.nc/
  3. La Norme océanienne d’agriculture biologique (la “Norme” ) stipule les critères régissant la production biologique. En savoir plus : https://agriculturebio.nc/wp-content/uploads/2024/09/NOAB-2019_compressed.pdf
  4. Site web de la Communauté du Pacifique : https://www.spc.int/
  5. Le SPG Bio Fetia : https://biofetia.pf/
  6. Pour en savoir plus le projet SolAgro : https://www.spc.int/fr/actualite/actus-web/2016/12/zoom-la-noix-de-kanari-ngali-de-la-foret-a-lepicerie-sante
  7. Le label Bio Pasifika : https://biofetia.pf/bio-pasifika-quest-ce-que-cest/

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