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Tout un monde Enfant camp de migrants

Publié le 27 janvier 2026 |

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Les déplacés environnementaux, baromètre du dérèglement agricole

Par Anissa Bertin (dessin : © Gilles Sire), chargée de projets et des relations académiques, Club Demeter, pour le 18ème numéro de la revue Sesame (décembre 2025)

Les humains ont toujours bougé au rythme du climat, que ce soient les populations du Croissant fertile qui migrèrent vers l’Europe il y a dix millénaires ou l’exode des agriculteurs du Dust Bowl (Bol de poussière) dans les années 1930. Aujourd’hui, les migrations environnementales demeurent une réalité majeure : depuis 2008, elles touchent près de vingt-deux millions de personnes chaque année – trois fois plus que les déplacements dus aux conflits armés. Les projections varient largement – entre vingt-cinq millions et un milliard d’ici 2050 –, reflétant non seulement la complexité du phénomène mais aussi les incertitudes liées à son identification et à sa mesure. Ce « flou » résulte de plusieurs facteurs : la diversité des situations (déplacements temporaires ou définitifs, individus ou ménages), le caractère multidimensionnel des causes (économiques, politiques, environnementales) et les limites des données disponibles. Cette difficulté à quantifier et à définir les mobilités environnementales freine encore les réponses politiques, malgré des avancées comme le Cadre d’adaptation de Cancun (2010), première reconnaissance internationale du lien entre climat et mobilité humaine. Comment nommer ceux qui se déplacent ? « Migrant » suppose un choix, « réfugié » un statut juridique précis, « déplacé » un départ contraint. Les organisations internationales privilégient désormais l’expression « Mobilité humaine dans le contexte du changement climatique », qui reflète cette porosité entre causes et effets.

DES FLUX À L’INTÉRIEUR DES FRONTIÈRES

La majorité des déplacements liés aux bouleversements environnementaux se déroule à l’intérieur des pays touchés, sur de courtes distances. Les populations quittent leurs villages pour des villes proches ou des campagnes voisines. Quand un départ international survient, il concerne presque toujours un pays voisin. Ces mobilités, contraintes par l’attachement à la terre, les solidarités locales et le manque de ressources, relèvent moins d’un choix que d’une réponse à l’urgence de survivre. L’Asie et le Pacifique concentrent les plus grands flux internes de la planète. Cyclones, inondations, séismes et tsunamis frappent des zones densément peuplées. En 2022, les inondations au Pakistan ont touché trente-trois millions de personnes et provoqué huit millions de déplacements internes. Au Bangladesh, les épisodes extrêmes se multiplient, contraignant de nombreuses familles à des mobilités temporaires. En Afrique subsaharienne, les mouvements vont surtout des campagnes vers les villes proches : à cause d’une sécheresse historique, plus d’un million de Somaliens ont dû quitter leurs villages en 2021- 2022, tandis qu’au Burundi, la montée des eaux du lac Tanganyika a déplacé des dizaines de milliers d’habitants. En Amérique centrale et dans les Caraïbes, Haïti et Porto Rico subissent régulièrement les effets des cyclones, provoquant des mobilités internes massives. Les outremers français ne sont pas épargnés : à Saint-Pierre-et-Miquelon, le village de Miquelon planifie déjà des relocalisations face à la montée des eaux. À la différence de ces régions du Sud en première ligne, l’Europe reste pour l’heure relativement préservée des catastrophes environnementales et des déplacements massifs qu’elles entraînent.

DES AGRICULTURES EN DÉTRESSE

Les déplacements environnementaux trouvent souvent leur origine dans la vulnérabilité des systèmes agricoles. Selon le rapport Groundswell (2018), près de 90 % des migrations liées au climat résultent d’événements hydroclimatiques – sécheresses, inondations, tempêtes ou montée des eaux. L’exposition aux risques climatiques ne mène pas toujours à l’exil mais, sans adaptation, l’intensification des événements extrêmes fait de la mobilité la seule échappatoire. En Irak, classé en 2022 par l’Office International des Migrations (OIM) parmi les pays les plus vulnérables au changement climatique, la pénurie d’eau, les vagues de chaleur et la forte croissance démographique ont accru la pression sur les zones rurales. Faute de réponses publiques capables d’aller au-delà de l’urgence, plus de 150 000 personnes ont dû se déplacer entre 2018 et 2021.

Les migrations liées au climat modifient les équilibres agricoles, touchant à la fois les territoires de départ et ceux d’accueil. Dans les zones de départ, la perte de main-d’œuvre, souvent jeune et active, désorganise les cycles de production et conduit à l’abandon de cultures trop exigeantes en travail. Les territoires d’accueil, souvent eux aussi ruraux et vulnérables, voient leurs terres, leurs ressources hydriques et leurs infrastructures sous pression. En 2023, près de trois quarts des réfugiés internationaux ont été accueillis dans des pays à faible ou moyen revenu, majoritairement agricoles. Lorsqu’elles sont accompagnées de politiques d’intégration et d’appui économique, ces arrivées peuvent revitaliser les zones rurales ; sans accompagnement, elles accentuent la précarité. L’exemple de l’Ouganda est révélateur : début août 2025, le pays comptait près de 1,9 million de réfugiés, principalement venus du Soudan du Sud et de la République démocratique du Congo. Concentrés dans les zones rurales du nord, ces nouveaux habitants exercent une forte pression sur les terres et les points d’eau, mettant à l’épreuve les capacités locales de production et de subsistance.

IMMOBILITÉS CONTRAINTES

Derrière les millions de personnes «à risque de déplacement » se cachent toutefois des trajectoires nuancées : des familles qui alternent entre départ et enracinement, des agriculteurs qui s’adaptent sans partir, des aînés attachés à leur terre. Comprendre les mobilités climatiques, c’est aussi regarder celles et ceux qui restent – par choix, par attachement ou par contrainte. Le Giec souligne cette « immobilité contrainte » comme un risque majeur : dans les scénarios de forte dégradation climatique, ceux qui ne peuvent fuir sont souvent les plus exposés. Les chercheurs parlent de trapping factors : manque de ressources, âge, handicap, dépendance à une terre même appauvrie. Ces dynamiques dessinent une cartographie fine et complexe des vulnérabilités de ces territoires. Elles révèlent bien plus qu’un mouvement, elles signalent les points de rupture entre agriculture, environnement et société. C’est ce que certains chercheurs qualifient de crise multicouche, où la mobilité devient révélatrice plutôt que simple conséquence. Comprendre ces dynamiques, c’est analyser comment nos systèmes agricoles – au Sud comme au Nord – répondent aux contraintes climatiques et de quoi dépend réellement notre résilience.

La véritable fragilité ne réside pas dans les mouvements eux-mêmes mais dans notre incapacité à lire ces phénomènes comme des signaux d’alerte collectifs qui invitent à des réponses concertées et solidaires à l’échelle planétaire.

Si la mobilité environnementale révèle la vulnérabilité agricole de certains territoires du Sud, ces mouvements, par leurs causes et leurs conséquences, nous rappellent que nous vivons dans un système agricole global interconnecté. Observer et comprendre la complexité de ces déplacements permet d’identifier des vulnérabilités communes et de comprendre les interdépendances climatiques et agricoles. La véritable fragilité ne réside pas dans les mouvements eux-mêmes mais dans notre incapacité à lire ces phénomènes comme des signaux d’alerte collectifs qui invitent à des réponses concertées et solidaires à l’échelle planétaire.

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