Les beautés des vaches, ruminations sur un sujet tenace et silencieux
« Une vache qui a de l’élégance », « une silhouette harmonieuse »… Voilà bien un sujet aussi silencieux que tenace, intimement lié aux quêtes de performance et à la santé des animaux. Dans le monde des Montbéliardes, cette petite laitière à la robe blanche tachée de rouge, et dans celui de l’élevage dans le Jura, la sensibilité esthétique émaille les propos et guide la sélection autant que les critères chiffrés ou génomiques. Un murmure insistant, polyphonique et ambivalent, qui déborde du seul cadre technique et d’une pensée moderne, pour plonger au cœur des interactions entre humains et animaux. Dans l’univers complexe du vivant.
Une contribution de Catherine Mougenot, socio-anthropologue, collaboratrice scientifique à l’unité SEED, Université de Liège (Belgique), qui a récemment publié l’ouvrage « Beautés des vaches – Élever des Montbéliardes entre passion et production animale » (Ed. Cardère) préfacé par Bernard Hubert.
Photographie d’illustration de l’article : beautés des vaches © photo Sandrine Petit
C’est une chose que l’on sait peu : depuis le début des années 2010, la sélection des animaux domestiques a radicalement été modifiée. Grâce au décryptage de leur ADN, la génomique rend désormais possible la sélection des jeunes mâles et femelles et ce, dès leur naissance, en cherchant à répondre aux défis de plus en plus nombreux rencontrés par les élevages modernes. Cette méthode a particulièrement impacté la filière des vaches laitières dans laquelle la sélection génomique est en voie de s’imposer comme une norme. Pour suivre cette innovation, une enquête au long cours a débuté en 2014 sur la conduite de la race Montbéliarde (deuxième race laitière en France) dans son aire d’origine, le massif jurassien. Mais alors que les investigations devaient prioritairement porter sur les promesses et les premières réalisations technico-scientifiques de la Sélection Assistée par Marqueurs (S.A.M.), des regards complémentaires ou antagonistes se sont glissés dans les interstices des conversations chercheurs-éleveurs ou chercheurs-techniciens. Leur abondance, les surprises qu’ils ont suscitées en ont fait des « données » au sens premier de ce terme, à savoir que les sujets proposés étaient pétris d’observations parfois désordonnées qui mélangeaient régulièrement les calculs, la réflexion, mais aussi la mémoire et le cœur.
Par effraction, un rapport sensible au vivant
C’est ainsi qu’aux côtés des réussites technico-scientifiques, des avancées du libéralisme et des défis qui font la une de l’actualité dans les mondes de l’élevage, les « beautés des vaches », ces jugements sensibles se sont imposés avec obstination comme une thématique incontournable de l’enquête. À côté du suivi des performances des nouveaux dispositifs de sélection, ceux-ci ont aussi évoqué des compétences ancrées dans une perception multi-sensorielle. Aux expressions chiffrées destinées à traduire le progrès génétique se sont mêlées en continu des relations sensibles qui s’échappaient, comme par effraction. « Travailler avec des vaches élégantes au quotidien », « traire des vaches parce qu’elles sont belles ». De tels énoncés font référence aux prouesses accomplies par les humains pour décrire, raisonner, choisir et travailler avec d’autres êtres vivants, non humains.
La quête des beaux animaux irrigue toujours largement le travail des éleveurs jurassiens, et ce ne sont pas là des aspirations abstraites, superficielles ou nostalgiques. Cet argument a progressivement occupé une place inattendue dans le travail d’investigation, sans le simplifier pour autant. Les « beautés des vaches » sont apparues comme un concept hybride, zootechnique, historique, relationnel, sensible et, pour les décrire, aucune de ces dimensions ne s’est montrée complète ou étanche. Les suivre dans leurs nombreuses déclinaisons supposait d’entrer dans une zone trouble où se mélangent la « belle » et la « bonne » vache. Chercher à dénouer des assemblages qui traduisent des visions du monde, des calculs précis, des attachements ou des invitations à agir, autrement dit encore, des pratiques d’élevage épaisses, inscrites dans des histoires individuelles et collectives dont certains tournants ont pu rester silencieux.
Explorer et rendre compte des beautés des vaches s’est révélé être la découverte de mondes fluctuants à travailler par tous les bouts, à travers plusieurs regards, plusieurs styles, une exploration pluridisciplinaire et multifacettes. Que nous apprennent leurs quêtes toujours renouvelées ? Comment sont-elles inventées, réinventées dans les énoncés, les chiffres, mais aussi, dans le grain des choses autant que dans les émotions ? Comment font-elles histoire ? Autrement dit, quelles traditions transmettent-elles, de quelles évolutions ou de quelles ruptures peuvent-elles être les opérateurs ? Sont-elles des instruments d’affiliation ou de distanciation ? D’inquiétude ou d’optimisme ? D’aliénation ou au contraire d’émancipation ? De telles questions ne peuvent être posées qu’en tournant le dos aux clivages saillants, à commencer par celui qui sépare d’un côté les animaux tendrement aimés et de l’autre, leurs congénères d’élevage soumis à des protocoles de production basés sur le profit et le calcul.
Pour mieux appréhender ces relations au plus près du terrain, l’essai rendant compte de cette enquête1 se compose de quatorze observations dans lesquelles le sujet se renouvelle en permanence, à travers un assemblage de perspectives à chaque fois recouvertes par la suivante. Des chapitres composés de fragments hétérogènes, où les détails comptent autant, sinon davantage, que les conclusions qu’ils autorisent. Difficile même d’en parler comme les morceaux d’un puzzle, parce que cette idée pourrait sous-entendre qu’il y a une image complète et stabilisée à reconstruire, alors qu’il s’agit de suivre une activité, une histoire plurielle toujours en train de se faire, des trajectoires humaines et animales, individuelles et collectives, des relations entremêlées dans l’impromptu autant que dans la durée.
Avoir le coup d’œil
De manière classique, l’essai s’ancre rapidement dans l’histoire de la race Montbéliarde, ponctuée par les trois grandes séquences de la sélection des animaux de rente : les concours d’animaux, le testage sur descendance et la méthode basée sur la lecture des gènes. Trois étapes moins tranchées et linéaires qu’elles n’en ont l’air, opérant parfois des boucles dans lesquelles les beautés des vaches sont embarquées. Il y a d’abord ces listes pointant les différentes parties du corps des vaches (mamelle, aplombs…) auxquelles il faut porter son attention pour en déduire d les performances et la santé. Conçues au début du XXe siècle par des vétérinaires, elles sont reformulées dans des tables de pointages2, puis traduites dans des index toujours plus sophistiqués. Au fil des ans, cette qualification qui devait désigner les animaux que l’on voulait toujours plus productifs et plus performants n’est cependant pas parvenue à se défaire de l’ambiguïté d’origine enracinée dans les mots. Aujourd’hui, trois collectifs séparés s’appliquent toujours à caractériser ces « beautés » : experts de la race, juges de concours, lesquels sont toujours très nombreux à être organisés, et groupes de jeunes.
Ce sont des collectifs distincts, alors que dans leurs pratiques, la confusion entre leur compétence professionnelle, leur métier et le plaisir ne peut être levée. « Pointer » les animaux est alors une bonne occasion pour évoquer l’exercice du coup d’œil partagé entre les différents acteurs de l’élevage, éleveurs et techniciens. La nécessité de leur collaboration est soulignée, en même temps qu’elle questionne le sens du métier des uns et des autres. Et pour certains éleveurs, un travail d’évaluation visuelle est toujours une prise essentielle pour pister le modèle de vache qui habite la conduite de leurs troupeaux. Ce sont des éleveurs, ou des vaches, qui ont « du style », une manière singulière de composer des attachements… Et les vaches sont d’autant plus belles qu’elles ont des qualités multiples qui débordent largement les grilles de pointage, qu’elles se savent choisies et peuvent ainsi exprimer leur « agency”, c’est-à-dire leur capacité d’agir…
« La vache qui va »
La mamelle, les aplombs, les cornes… ces différents organes sont porteurs d’une beauté fonctionnelle et s’avèrent saturés de vivant, de calculs, d’excellence professionnelle, d’esthétique et aussi de controverses. Ils sont marqués par l’histoire de l’élevage, celle qui précède notre « modernité tardive » dirigée par les priorités d’une économie globale. Dans l’élevage, les règles que l’on suppose appuyées sur des valeurs surplombantes – comme le sont nos normes contemporaines – font résonner des pratiques empêtrées dans des pelotes de liens contraints ou choisis, lesquels doivent nous garder de bondir vers des conclusions rapides.
Un ajout récent à la table de pointage de la Montbéliarde revient une fois encore sur l’histoire de l’élevage dans le Jura. À la marge des organisations majoritaires, travaillent des petits collectifs dont les priorités restent ciblées sur les enjeux actuels. Mais ici encore, le sujet déborde de manière inattendue, car il faut finalement bien admettre qu’il peut y avoir deux « plus belles vaches du monde » dans le massif jurassien, la Montbéliarde et la Simmenthal et cette observation densifie plus encore la mosaïque des pratiques. Entre héritages, contraintes, espoirs et promesses… Si les histoires des troupeaux sont à ce point entremêlées, c’est qu’elles évoquent un travail d’assemblage permanent pour s’attacher à la « vache qui va ».
Et puis, il y a cette autre boucle historique : la réflexion sur les lignes des vaches – leur silhouette, leurs proportions, leur format – objet de débats, fait partie intégrante de la construction de la zootechnie. Comment apprécier la morphologie d’un animal ? Selon des canons esthétiques, un archétype idéal ? De façon symétrique, se pose une autre question : comment l’anthropologie s’est-elle emparée de la problématique des belles vaches ? Où, quand et surtout comment ? En cherchant à retracer des lignages à travers les cas d’étude assemblés, une guirlande de mots clés supplémentaires s’est invitée : la race, les paysages, les environnements, la durabilité, les produits de terroir, leurs circuits de distribution, mais aussi les savoirs (et les pouvoirs qui leur sont associés), les apprentissages, les conflits et controverses, les incertitudes… Des thèmes qui se confrontent toujours à ceux de progrès, de génétique, de rentabilité, de modernité, de performance. Il y a entre eux des continuités et des bifurcations qui déplacent les frontières des collectifs qui les portent ainsi que leurs régimes de connaissances. Les beautés des vaches n’appartiennent à aucune discipline. Elles imposent une vibration, une énergie circulante, des relations sensibles qui sont – et cela ne peut être que chuchoté – au cœur de certaines postures de recherche.
Dans les pas de Bertrand Vissac
Cette tentative pour accompagner une réalité multiple, toujours en train de se faire, se prête mal à une synthèse structurée. Alors, pour finir, cet exercice de rumination sur les beautés des vaches entend se mettre « dans les pas de Bertrand Vissac », ce spécialiste en génétique animale qui a plus encore souhaité être reconnu comme « chercheur citoyen ». « Sélectionner oui, mais pour qui et pour quoi ? » Cette question qu’il a martelée régulièrement à la fin de sa vie invite à suivre les décisions d’une multitude d’éleveurs organisés localement et détenteurs de cultures qui peuvent, selon lui, être le dernier rempart à une évolution biotechnologique débridée et incontrôlée du vivant. La tâche est immense et face à cela, « les beautés des vaches » pourraient n’être qu’un petit sujet. Et pourtant… Sont-elles captées par des forces qui les dépassent ou se réinventent-elles comme de nouvelles puissances d’agir ? Nous ne prétendons pas apporter de réponse à la question mais suggérons ceci : faire une pause, être attentif à ce que « les beautés des vaches » deviennent, c’est refuser une posture surplombante et tourner le dos à des évocations simplistes qui confinent les êtres vivants dans des mondes cloisonnés qui les rendent muets.
Apportez votre eau au moulin !
Vous êtes scientifique, impliqué.e dans la formation et le conseil, membre d’association, structure économique, profession agricole, administration et collectivité locale… et vous souhaitez témoigner d’une expérience en cours ou passée et en tirer des conclusions, évoquer une piste de recherche, faire part d’un point de vue inédit sur une problématique particulière, dans les domaines agricoles, alimentaires ou environnementaux ? Envoyez votre proposition à revuesesame@inrae.fr
Après un échange rapide sur le fond et la forme avec la rédaction, ces papiers pourront être publiés dans notre rubrique dédiée « De l’eau au moulin ».
Consulter tous les articles de la rubrique : https://revue-sesame-inrae.fr/category/de-leau-au-moulin/
- « Beautés des vaches – Élever des Montbéliardes entre passion et production animale », de Catherine Mougenot. Préface : Bernard Hubert. Dessins : Gilles Gaillard. Éditions Cardère, septembre 2025
- Le pointage consiste en la description objective et méthodique des différents postes morphologiques définis pour un animal.
