L’épidémie, le sanglier et la société
La peste porcine africaine continue son cochon de chemin dans les campagnes aux portes de nos frontières. Où l’on apprend que les dispositifs mis en place pour tenter d’en contenir l’extension n’ont pas tous le même effet. Sinon celui de liguer les associations de défense de l’environnement (1ère partie). C’est le fil de ce mercredi 23 avril 2026.
On croyait le sanglier relégué dans les lointains confins des forêts obscures, partageant peut-être de nouveaux les lieux avec les loups revenus dans nos contrées occidentales avec plus d’un siècle de bannissement. Mais voilà, il ne s’en est pas laissé compter. À la double faveur de l’urbanisation et de la déprise agricole, il a pu s’approcher des zones urbaines, trouver de nouvelles ressources alimentaires, découvrir et apprivoiser de nouveaux espaces. Le changement climatique y est allé de son couplet offrant aux portées de marcassins plus de latitude pour survivre. En cause, aussi, c’est un objet de polémique que l’on n’abordera pas aujourd’hui ici au risque de s’y égarer, la gestion passé des populations de sangliers. Le problème est tel que l’organisation mondiale de la santé animale estime que la Peste Porcine Africaine (PPA) est à la fois un coût socio-économique et une menace pour la sécurité alimentaire et la biodiversité. Vous avez peut-être encore en tête (même si les sangliers y ont joué un rôle mineur) de l’épisode de PPA en Chine entre 2018 et aujourd’hui qui a conduit à l’abattage de millions de porcs domestiques (de 150 à 200 millions selon les estimations) pour une facture (pertes directes) de 141 M$ pour la seule année 2019.
C’est donc une autre controverse qui va nous occuper, cette semaine et la semaine prochaine, en deux parties donc, celle qui concerne les tentatives de gestion des foyers de PPA et le recours à la chasse massive pour limiter l’extension de cette maladie très contagieuse. Avec d’un côté les partisans d’une régulation intense par la chasse, de l’autre les défenseurs de la nature qui vont mettre plutôt en avant la responsabilité et le rôle de l’élevage industriel et des humains dans les contaminations, tout comme celui de la chasse.
Allemagne, Italie, Espagne
Mais que se passe-t-il sur le terrain ? C’est le premier volet. En Allemagne, où la PPA circule chez les sangliers depuis septembre 2020, on a trouvé depuis plusieurs milliers de sangliers morts de la peste. Les autorités ont donc décidé de boucler les territoires concernés dans un rayon de 10 km autour des cas, avec une double clôture (830 kilomètres pour le seul Land de Saxe) puis de mettre en place, à l’intérieur de cette zone, une éradication des sangliers présents doublée de la recherche par drones et chiens des cadavres. Afin que les carcasses puissent être récupérées et détruites pour tenter d’assécher le réservoir d’un virus dont on connaît la résistance (il est capable de survivre dans la charcuterie). Des mesures qui semblent porter leurs fruits, la maladie n’est pas éradiquée (elle est de toute façon endémique en Pologne et en Tchéquie) mais ce printemps, seuls 37 cas ont été découverts chez les sangliers, c’est 10 fois moins que l’an passé pour la même période. En Italie, où la PPA a déboulé, c’est un peu le même schéma qui a été déployé, mais dans une pagaille notable.
Zonage, clôtures…
Plusieurs zones avec des règles différentes ont été instaurées, des centaines de kilomètres de clôture installée, mais un peu tard pour contenir réellement l’expansion du virus. Et puis, devant la menace que l’épizootie fait peser sur l’industrie du jambon de Parme, les autorités ont ordonné l’abattage préventif de 40 000 porcs entre Milan et Pavie. Depuis, le gouvernement italien a fixé des objectifs ambitieux, l’élimination de 416 000 sangliers sur tout le territoire national (hors Sardaigne), avec une hausse de 20 % par rapport à la moyenne, en privilégiant la chasse sélective sur les jeunes individus et les femelles, y compris dans les zones protégées normalement interdites à la chasse. De quoi alimenter une autre polémique, celle qui oppose les chasseurs du dimanche, engagés chaque année dans la lutte contre les dégâts de sangliers, et les équipes chargées de cette chasse qui bénéficient d’autorisation d’utilisation de moyens inédits, notamment celui d’autoriser l’utilisation d’appâts attractifs, jusqu’au 31 décembre 2028. Malgré un démarrage difficile, au 21 décembre 2025, l’Italie enregistrait 1 963 sangliers positifs au total depuis janvier 2022 — 797 cas en Piémont et 1 166 en Ligurie — avec 9 foyers résolus dans les élevages de porcs domestiques et aucun nouveau cas viral dans les élevages depuis le troisième trimestre 2025.
Plus efficace ?
Et en Espagne ? Dernier pays en date touché par la PPA dont on ne sait toujours pas comment le virus, sous une forme nouvelle qui plus est, a pu prendre souche dans un vaste parc de la banlieue de Barcelone. Les autorités catalanes ont bouclé le secteur chevauchant deux communes et constitué une zone de surveillance renforcée dans un rayon de quelques kilomètres autour. Avec l’objectif d’abattre, dans une zone de 20 kilomètres de rayons à l’entour du premier foyer, 12 000 animaux pour ne pas dépasser une densité de sanglier de 1 animal au kilomètre carré. Mais dans la zone cœur (un rayon de 6 kilomètres autour du premier foyer, aucune chasse n’a été entreprise pour éviter la dispersion des animaux, le fusil ayant été troqué contre des pièges). Avant l’apparition de la peste porcine en Catalogne en novembre dernier, le ministère de l’agriculture avait annoncé que la population de sanglier était évaluée à 1,2 million d’animaux dans le pays. Et que cette « surcharge » faisait peser une menace certaine sur les milieux forestiers. Dans les provinces voisines, les autorités locales ont mis la pression sur les chasseurs qui se sont vus offrir des primes pour chaque sanglier tué. La gestion mise en place en Catalogne semble à ce jour la plus efficace des trois. Les 286 cas recensés à ce jour l’ont tous été dans la zone à « haut risque » et la facture s’élève, selon les syndicats agricoles, à 717 millions d’euros depuis le début de la crise, en particulier à cause des restrictions aux exportations de viande de porc, la Catalogne et l’Aragon étant les deux principales régions de production du pays.
Indignations généralisées
Ces trois exemples, survenus dans des contextes différents, dont dans la banlieue de Barcelone entre deux autoroutes à quelques dizaines de kilomètres d’une des régions d’élevage les plus dense d’Europe, n’a pas grand-chose à voir avec la Ligurie italienne ou le Brandbourg allemand. Ils permettent en tout cas de tirer quelques leçons : la coordination entre autorités locales et nationales est essentielle et la rapidité de mise en œuvre des mesures de protection l’est tout autant pour tenter de contenir le virus. Mais ce coup de projecteur sur les sangliers, les politiques de recours à la chasse et les abattages massifs ordonnés ont donc aussi soulevé l’indignation dans ces trois pays. Indignations qui rappellent, celles toutes récentes, liées à la gestion de la Dermatose nodulaire contagieuse chez les bovins.
Nous verrons comment la semaine prochaine.
