L’effet « œuf », indicateur des fractures géopolitiques
Dans une période marquée par la fragmentation et la multiplication des incertitudes géopolitiques, l’indicateur de l’œuf1 paraît capturer l’esprit du temps. Il vise à déchiffrer ces nouvelles dynamiques qui engendrent des perturbations systémiques imprévisibles.
Par Florent Parmentier, secrétaire général du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), pour le 18ème numéro de la revue Sesame (décembre 2025)
Détecter des signaux faibles à travers l’alimentation

(© dessin de Gilles Sire)
Nous faisons ici l’hypothèse que l’alimentation constitue un prisme unique pour décrypter les enjeux sociaux et géopolitiques actuels. Ainsi, l’indice Big Mac du journal The Economist, introduit en 1986, a permis de comparer le pouvoir d’achat entre devises selon le principe de parité de pouvoir d’achat, épousant parfaitement les logiques d’harmonisation de la mondialisation. De même, il est connu qu’une consommation accrue de pizzas non loin du Pentagone et de la CIA, indicateur connu sous le nom de « Pentagon Pizza Meter », est un présage de bouleversements géopolitiques importants. En effet, il suppose que les employés gouvernementaux travaillent tard en réponse à une crise imminente, suscitant des commandes supplémentaires de nourriture.
Baromètre révélateur des fractures géopolitiques contemporaines, l’indicateur de l’œuf en est un autre exemple, visant à appréhender la vulnérabilité d’un système face aux chocs systémiques (climat, guerres commerciales, maladies). Tandis que l’indice Big Mac reflétait la stabilité d’un monde unipolaire dominé par les standards américains, celui de l’œuf capture la fragilité croissante et l’hypersensibilité des chaînes d’approvisionnement mondiales dans un contexte de rivalités géopolitiques exacerbées et de reconfiguration des alliances commerciales.
Une « eggpocalypse »
Ces recompositions du commerce mondial sont particulièrement évidentes aujourd’hui. Aux États-Unis, le terme d’ « eggpocalypse » a qualifié le début du mandat de Trump, pour caractériser les hausses de prix importantes et les pénuries à la suite d’une crise sanitaire aviaire et d’une perturbation des flux commerciaux. Ainsi, pour faire face à la demande, les importations d’œufs y ont bondi de 77,5% au premier trimestre, révélant une dépendance inattendue envers des partenaires non traditionnels, comme la Corée du Sud et le Brésil. En Europe, les 75 000 tonnes d’œufs ukrainiens importés en 2024 du fait de la suspension des droits de douane et des quotas sur les produits agricoles pour soutenir l’économie de Kiev, suscitent un vif débat. Les œufs ukrainiens, produits à des coûts jusqu’à trois fois inférieurs (en raison notamment de l’absence de normes strictes sur le bien-être animal), exercent une pression déflationniste significative sur les prix européens, menaçant la viabilité économique des filières agricoles européennes. Ce phénomène préfigure probablement les tensions structurelles à venir liées aux processus d’élargissement européen.
Ces exemples convergent vers une réalité plus vaste : l’émergence de nouveaux circuits commerciaux qui échappent aux logiques occidentales traditionnelles. Dans ce contexte de recomposition des équilibres géopolitiques, les produits alimentaires de base deviennent des marqueurs privilégiés des stratégies de diversification et de sécurisation des approvisionnements. Ils illustrent la manière dont les États cherchent à réduire leur vulnérabilité face aux pressions géoéconomiques en multipliant leurs partenariats commerciaux.
Ainsi, l’indicateur de l’œuf transcende la simple mesure économique pour devenir un révélateur des mutations profondes de l’ordre géopolitique mondial, et une grille de lecture pour en analyser les métamorphoses.
Lire aussi
- Cyrille Bret, Florent Parmentier, « La poule et l’œuf, ou comment l’indice Big Mac a été supplanté par la géopolitique du poulailler », Telos, 2 mai 2025
