La mort aux trousses
La « modernité aux champs » figure en bonne place dans le catalogue des sujets qui antagonisent le débat public en France depuis plus de trente ans maintenant, avec un regain de tension particulièrement inquiétant depuis la crise agricole de 2023. Tout concourt à un affrontement binaire des représentations, qui met dans une posture particulièrement difficile les acteurs d’interface que sont les institutions de recherche et les organismes d’appui technique.
Par Pierre Cornu, directeur de recherche en histoire du temps présent, directeur de l’UMR Territoires à Clermont-Ferrand et Egizio Valceschini, président du comité d’histoire Inrae-Cirad, pour le 18ème numéro de la revue Sesame (décembre 2025).

(Dessin : © Gilles Sire)
Dans ce débat qui n’en est pas vraiment un tant les protagonistes s’écoutent peu, l’histoire est volontiers instrumentalisée, soit pour célébrer soit pour dénoncer la modernisation agricole. Dans un cas comme dans l’autre, on ne s’embarrasse guère de la complexité de l’histoire. Deux stratégies s’offrent dès lors aux historiens : décaler le regard, pour donner à voir des faits qui ne s’accordent pas avec une lecture univoque de l’histoire ou bien se concentrer sur le cœur de ce qui fait problème, à savoir l’usage généralisé et combiné du machinisme et de la chimie agricoles comme leviers de l’intensification de l’agriculture.
En choisissant de livrer aux lecteurs de Sesame ce cliché d’un hélicoptère réalisant un épandage de pesticides, publié en une du Figaro agricole d’avril 1964 sous le titre « Défense des cultures : un document exceptionnel », nous optons clairement pour la seconde stratégie. Mais nous allons essayer de montrer que cela permet de traiter la première aussi.

Les intentionnalités sous-jacentes à la publication de ce cliché sont évidentes : on est dans la surenchère, on pourrait même dire dans le kitsch technophile. Sur la couverture originale, en pleine page couleur, l’hélicoptère se détache en rouge sur le fond vert de la végétation et sur le bleu du ciel. Bien que dérivé d’un modèle léger servant pour la protection civile, l’hélicoptère est mis en scène telle une machine de guerre. La vue en contre-plongée, le mouvement des pales, le rideau d’aspersion s’avançant vers l’observateur, tout concourt à provoquer un choc visuel. L’engin et le produit salvateur s’abattent sur la vermine, qui n’a qu’à bien se tenir ! Et le fait qu’on ne soit pas dans une plaine de grande culture, mais dans un paysage composite où une haie d’arbres en arrière-plan jouxte la vigne, ne semble pas avoir troublé la rédaction en chef du magazine. La parution en 1963 de la traduction française de « Printemps silencieux » de la biologiste américaine Rachel Carson sur les ravages du DDT n’a pas inhibé non plus cette célébration extatique de la chimie agricole. Il est vrai que la communauté scientifique française n’a guère fait bon accueil à l’ouvrage non plus.
Face à cette image, le lecteur d’aujourd’hui pensera à la guerre du Vietnam et au film « Apocalypse Now » (1979). De fait, des hélicoptères de combat américains sont déjà présents au Vietnam à cette date. Mais l’armée française elle aussi a fait un usage récurrent de l’hélicoptère dans la guerre d’Algérie, terminée en 1962. Et s’il faut parler de cinéma, les spectateurs de l’époque auraient plutôt eu en tête la scène d’anthologie de « La Mort aux trousses » (1959) où Cary Grant est poursuivi dans les plaines du MidWest par un avion d’épandage de pesticides…
Pourtant, une autre histoire aurait pu être racontée à partir de cette photo, celle d’une agriculture des « trente glorieuses » déjà sous forte tension, qui sait qu’il lui faudra travailler des surfaces toujours plus grandes, rendues vulnérables aux ravageurs par la monoculture, avec une main-d’œuvre bientôt réduite à la seule personne de l’exploitant. La toute-puissance de la technique, c’est la promesse de la « parité » avec le reste de la société mais c’est aussi la solitude absolue du producteur et son décollage d’avec la nature. Les produits qu’il épand sur ses cultures lui assurent certes une victoire contre les ravageurs mais en comprend-il le caractère très provisoire et surtout le danger pour sa santé et celle des riverains de son exploitation ?
L’imaginaire de la guerre est certes photogénique mais il a aussi pour effet de produire ignorance et déni, hier comme aujourd’hui.
