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À mots découverts Popillia japonica

Publié le 29 avril 2025 |

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Les espèces exotiques envahissantes : entre constats alarmants et boucs émissaires utiles

Renouée du Japon, frelon asiatique, insectes ravageurs des forêts importés accidentellement… Venues d’ailleurs, elles colonisent des milieux souvent déjà fragilisés. Ce sont les Espèces Exotiques Envahissantes (EEE) et on en compte 3 500 ainsi classifiées dans le monde. Reste que, encore récemment, cette définition entraînait des débats entre scientifiques tandis que de rares voix dissonantes pointent ses limites. Avec des conséquences palpables sur le terrain et quelques paradoxes.

Un dossier de Christophe Tréhet, pour le 17ème numéro de la revue Sesame (mai 2025)
Bandeau d’illustration : un scarabée japonais (Popillia japonica). Selon l’entomologiste d’Inrae Jean-Claude Streito, « il est actuellement en Allemagne à deux kilomètres de la France et passer la frontière cette année. On en observe énormément en Suisse et en Italie et c’est un probable ravageur de la vigne. Lui, on ne l’arrêtera pas. »

La multitude des articles scientifiques, des rapports et autres politiques publiques dédiées l’atteste, il est désormais communément admis que les Espèces Exotiques Envahissantes (EEE) constituent un problème écologique, économique et sanitaire majeur. Dernière publication d’envergure ? Le rapport de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES, en anglais), paru en 2023, qui propose une analyse scientifique de la question. L’organisme international formule également des recommandations pour le « contrôle » des espèces en question. Le constat qu’il dresse se révèle alarmant : « Les espèces exotiques envahissantes ont contribué, seules ou avec d’autres facteurs, à 60 % des extinctions [d’espèces] recensées dans le monde » et sont les responsables uniques dans 16 % des cas. Ce qui fait des EEE, estime l’IPBES, une des cinq principales causes signalées pour l’érosion de la biodiversité (extinctions d’espèces et, au sein de ces dernières, effondrement d’effectifs). « En 2019, les coûts annuels mondiaux de l’impact des EEE s’élevaient à près de 390 milliards de dollars », ajoute la plateforme internationale. Elle pointe par ailleurs le caractère inéquitable de ce phénomène, étant donné que « plus de 2 300 espèces exotiques envahissantes se trouvent sur des terres gérées, utilisées et/ou possédées par les peuples autochtones ».

Face à ces enjeux, l’UE s’est dotée en 2014 du règlement n° 1143/2014 « relatif à la prévention et à la gestion de l’introduction et de la propagation des espèces exotiques envahissantes », suivie par la France en 2017 avec sa Stratégie nationale relative aux EEE (la Stratégie nationale pour la biodiversité à l’horizon 2030 comportant également une mesure prioritaire dédiée à ces enjeux). Mais qu’entend-on par cette dénomination? « Il s’agit d’une espèce introduite par l’homme hors de son aire de répartition naturelle et dont la propagation entraîne des conséquences négatives en termes écologiques, économiques et sanitaires », explique Yohann Soubeyran, coordinateur en la matière au Comité français de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN). « On observe des espèces de ce type, ajoute-t-il, dans tous les taxons 1 – végétaux, vertébrés et invertébrés, virus, champignons, etc. » Dès 1992, lors du Sommet de la terre à Rio, la Convention sur la diversité biologique « s’est saisie du problème et a appelé les États à agir, poursuit le coordinateur. Pour autant, il y a eu, et il y a encore, des tentatives de définitions formulées par divers acteurs pour désigner ces espèces suivant leur comportement dans la nature. D’aucuns parlent d’espèces occasionnelles, d’espèces naturalisées, d’autres d’espèces invasives ou encore d’espèces férales pour désigner des espèces domestiques revenues à l’état sauvage ».

Une notion à usage exponentiel

« L’introduction de plantes exotiques en agriculture et par des pépiniéristes s’inscrit dans une longue histoire, expose de son côté Roseli Pellens, ingénieure de recherche en macroécologie au Muséum national d’histoire naturelle. On le faisait pour améliorer la production agricole, pour réduire l’impact des ravageurs, pour les aménagements paysagers. L’hortensia par exemple, qui vient de la Chine et du Japon, pouvait être davantage apprécié par les jardiniers qu’une espèce locale. Différentes espèces d’eucalyptus et de Pinus ont été préférées aux espèces locales pour la production du bois. Cette expression “exotique” a rassemblé un lot très large d’espèces et portait une connotation positive. » Puis, nous informe le chercheur en écologie forestière au Cirad Jacques Tassin, la notion d’invasions biologiques « est introduite par les travaux du Britannique Charles Elton qui publieThe Ecology of Invasions by Animals and Plantsen 1958 ».

L’attention sur les espèces invasives, poursuit Roseli Pellens, « a pris de l’importance du fait de l’accroissement de leurs impacts au cours des dernières années. Les termes pour désigner les espèces concernées, leurs définitions ont changé à plusieurs reprises. On parlait d’invasion biologique en faisant référence aux rats, aux infestations de blattes domestiques, c’était plutôt humano-centré car on se préoccupait de la santé et de la qualité de vie humaine, développe-t-elle. Le passage au terme d’exotique envahissant marque l’intégration des espaces naturels dans le traitement de cette question ». Depuis la création en 2000 d’une stratégie internationale issue du Programme global sur les espèces envahissantes (GISP en anglais), « l’usage du terme dans les publications scientifiques est exponentiel », note Jacques Tassin.

Dessin : © Gilles Sire

Pour autant, sa définition précise nécessitait encore qu’on s’y attarde. Experte pour le ministère en charge de la Transition écologique et de la Biodiversité auprès de l’IPBES, Roseli Pellens se souvient de la semaine passée à parvenir à la définition usitée dans le rapport de 2023 : « Il fallait clarifier plusieurs notions et processus. Qu’est-ce qu’une espèce native ? Qu’entend-on par espèce exotique établie ? Qu’est-ce qui la transforme en exotique envahissante ? »

Qu’une espèce soit indigène, donc originaire du territoire, « est en fait difficile à déterminer, renchérit Yohann Soubeyran. Au cours des temps géologiques, la flore a constamment changé, sous l’effet des variations des climats, des dynamiques de diffusion et des processus de spéciation. Mais ces processus sont liés aussi à l’anthropisation, depuis que l’homme est capable de se déplacer ». Pour cette raison, on peut théoriquement considérer que la liste des plantes présentes naturellement en France continentale est celle structurée avant le néolithique, période qui correspond au début de l’agriculture. Problème : déterminer si une espèce était présente 8 000 ans auparavant soulève évidemment de grandes difficultés pratiques. Finalement, poursuit le chargé de mission à l’UICN, « de manière assez consensuelle, a été retenue la date de la découverte du Nouveau Monde comme point de bascule important. Dans le groupe des plantes exotiques, par exemple, on distingue alors les archéophytes, introduites avant 1500 en Europe occidentale, et les néophytes dont l’arrivée est postérieure à cette date ».

Tous les exotiques ne sont pas invasifs

L’IPBES distingue plusieurs étapes dans le processus qui aboutit à l’identification d’une EEE. Tout d’abord, il faut qu’il y ait transport et introduction de ladite espèce, hors de son aire de répartition naturelle, par intervention humaine, que celle-ci soit volontaire (l’importation d’espèces par les jardineries) ou non (des moules collées à la coque d’un bateau). Autrement dit, une espèce végétale qui s’étend à partir de son aire de répartition naturelle sous l’effet d’un facteur naturel, comme le climat, ne rentre pas dans le champ d’études des EEE. Se pose ensuite la question de savoir si cette espèce parvient à former une population viable et autosuffisante dans l’espace où elle a été introduite. Enfin, si elle se propage et entraîne des effets négatifs, alors les voyants s’allument et l’on a affaire à une EEE. Selon l’IPBES, parmi les 37 000 espèces exotiques recensées dans le monde, auxquelles s’ajoutent désormais environ 200 nouveaux cas chaque année, 3 500 ont été classifiées envahissantes par des scientifiques. Tous les animaux ou plantes exotiques ne deviennent donc pas invasifs et problématiques.

« La plupart des espèces qui arrivent sur un continent différent de celui d’origine, qu’elles deviennent ensuite envahissantes ou pas, sont de plus en plus des espèces qualifiées d’“émergentes” car elles n’ont jamais été introduites ailleurs par le passé. De plus, en général, elles ne font pas de dégâts dans leur aire d’origine car elles y ont des ennemis naturels et ont coévolué avec leurs plantes hôtes, signale Alain Roques, directeur de recherches émérite à l’unité de recherche zoologie forestière d’Inrae (Orléans). Prenez l’exemple de l’“Agrile du frêne” : ce petit coléoptère, originaire d’Asie orientale, détruit les frênes en Amérique du Nord mais ne pose pas de problème en Chine. De même, le frelon asiatique n’y est pas désigné envahissant car on y mange ses nymphes… »

Ce chercheur travaille à la lisière entre les différents jalons conduisant à la qualification d’une EEE. Il a ainsi mis en place, dans les ports français et dans le cadre d’un réseau international, un dispositif de surveillance des insectes xylophages potentiellement invasifs : des pièges chargés de phéromones tentent de capturer au vol les adultes de cérambycidés, buprestes et scolytes (des coléoptères), mais aussi les champignons qu’ils transportent. Ils sont disposés d’avril à octobre dans l’enceinte du port et à l’extérieur et, le cas échéant, dans des scieries, afin de repérer les insectes qui pourraient présenter une certaine capacité à s’étendre et à ravager les forêts.

À l’affût aux frontières

Jean-Pierre Rossi et son collègue Jean-Claude Streito, tous deux Inrae, sont eux aussi à l’affût des insectes venus d’ailleurs et qui pourraient s’avérer ravageurs en forêt et en agriculture. En ce moment, trois espèces qui transitent depuis l’Asie les préoccupent particulièrement : « Le scarabée japonais est en Allemagne à deux kilomètres de la France ; il devrait passer la frontière cette année. On en observe énormément en Suisse et en Italie et c’est un probable ravageur de la vigne. Lui, on ne l’arrêtera pas » affirme d’un trait Jean-Claude Streito. Le capricorne à corne rouge « pourrait débarquer dans des arbres importés », quant au fulgore tacheté, il trouverait en France un climat idéal ainsi que de nombreuses espèces végétales dont il pourrait se nourrir. « Il a été introduit aux États-Unis et fait des dégâts sur la vigne, explicite l’entomologiste. Si on en voit un, on pourrait encore empêcher sa propagation mais, s’il a déjà fait des dégâts, c’est trop tard… »

La pression d’insectes ravageurs exotiques s’est accrue ces dernières décennies, ajoute de son côté Jean-Pierre Rossi : « Depuis 2000, sept à huit nouvelles espèces xylophages apparaissent en France chaque année, contre deux en moyenne avant. »

À la tête de l’unique brigade régionale sur les EEE, répartie entre Caen et Rouen et pilotée par le conservatoire d’espaces naturels de Normandie, Jean-François Dufaux suit de son côté 150 de ces exotiques colonisatrices, mais se penche essentiellement sur les espèces aquatiques qui menacent particulièrement les mares de la région. Ces petits îlots de biodiversité se trouvent en effet vidés par les très voraces écrevisses de Louisiane ou comblés par des plantes telles que le Myriophylle du Brésil ou la Crassule de Helms dont l’expansion entrave le développement des autres espèces. Intervenant essentiellement pour le compte des collectivités locales, la brigade travaille pour limiter la propagation de ces espèces et restaurer les écosystèmes en péril : « On peut parvenir, en trois à cinq ans, à supprimer le Myriophylle d’une mare en l’arrachant par un protocole soigné. Mais pour la Crassule, on n’a pas encore trouvé de solution. » Un petit bout de tige ou de racine de ces espèces suffit à ce qu’elles se développent à nouveau… À terre, l’équipe du conservatoire n’agit pas contre la Renouée du Japon « car elle est désormais très présente », en revanche elle se déplace quand on lui signale la Berce du Caucase. Très grande, cette élégante ombellifère attire l’attention mais rend la peau humaine photosensible ce qui provoque de graves brûlures. Qu’une espèce dont la population s’étend de façon problématique soit considérée ou non comme envahissante2 et/ou exotique n’est pas sans conséquences. « Les algues sargasses prolifèrent et envahissent les plages caribéennes, du fait de la hausse des températures, avec de fortes conséquences sociales et économiques. Mais, comme c’est une espèce locale, les populations peinent à obtenir de l’aide au titre des dispositifs dédiés aux espèces exotiques envahissantes », observe ainsi Roseli Pellens. Idem chez nous pour le sanglier, qui a toutes les caractéristiques des EEE, sauf l’exotisme !

Des abus et des tabous

Jacques Tassin (dessin par Gilles Sire)

Auteur de l’ouvrage « La Grande Invasion. Qui a peur des espèces invasives ? » (Odile Jacob, 2014), Jacques Tassin ne s’en cache pas : « Je suis toujours autant perdu dans les définitions des espèces exotiques envahissantes. La persistance de ce concept reste mystérieuse tant il ne tient ni dans le temps, ni dans l’espace. » Yohann Soubeyran admet « l’abus de langage » : « En toute rigueur, il conviendrait de parler de “populations” d’espèces exotiques envahissantes » puisqu’une même espèce n’a pas le même statut selon le territoire.

Jacques Tassin regrette par ailleurs « l’injonction qui interdit la nuance, qui semble reposer sur des arguments solides mais qui ne le sont pas tant ». Car l’expression fait écran : « Ce sont aussi des boucs émissaires utiles. Ils évitent que l’on parle des dégradations environnementales, de la monoculture en agriculture, etc. Bien sûr que le moustique tigre et l’ambroisie soulèvent des problèmes. Mais le premier profite du changement climatique et les effets allergènes de la seconde sont boostés par la pollution de l’air. » C’est la destruction ou la dégradation par l’homme des habitats naturels qui facilitent l’émergence d’espèces envahissantes dans des milieux fragilisés.

De fait, plusieurs sujets semblent tabous dans la communauté scientifique et dans les discours politiques : « Environ 85 % des extinctions se manifestent dans les îles, car les écosystèmes y sont bien plus fragiles. Or les trois quarts de ces disparitions sont dus au rat noir et au chat. Pourquoi ne pas le dire ? », s’interroge Jacques Tassin. Pointant également l’effet contreproductif du vocabulaire guerrier volontiers employé dans les discours sur les EEE, l’écologue invite plutôt « à composer avec les espèces, mais sans baisser les bras, à l’instar des pompiers qui contiennent un feu qu’ils ne peuvent vaincre, sans chercher à l’éteindre ».

Alors, pêcher et consommer la rascasse, ce poisson tropical jugé envahissant ? Utiliser la jacinthe d’eau, qui obstrue le passage des pirogues dans des lacs africains, pour nourrir le bétail ou fertiliser les champs ? « Il est très difficile de parler des effets positifs des espèces exotiques… Le procès d’intention n’est jamais loin », s’étonne encore l’écologue.

Sensible à cette approche critique, Yohann Soubeyran, rejoint par Jean-Pierre Rossi et Jean-Claude Streito, avance toutefois la nécessité d’une approche pragmatique face aux risques que font courir les espèces exotiques envahissantes (avérées et potentielles) : « Dans certaines situations, on ne peut pas attendre que leurs effets disparaissent d’eux-mêmes, au risque de voir disparaître d’autres espèces déjà en voie extinction. » Les lobbyistes de la filière horticole et des jardineries, l’une des portes d’entrée d’EEE végétales, « prétextent de leur côté que, face au changement climatique, l’importation de végétaux plus adaptés permettra de maintenir les écosystèmes », observe pour sa part Roseli Pellens. Promoteurs et critiques du concept semblent en revanche s’accorder sur un point : il faut réduire les risques d’introduction d’espèces exotiques. Jean-Pierre Rossi et Jean-Claude Streito recueillent ainsi les signalements de citoyens ayant observé des insectes nuisibles tels que la processionnaire du chêne ou la punaise diabolique. Ils rappellent qu’un aleurode, originaire d’Asie tropicale (Aleurocanthus spiniferus), à risque pour les agrumes, a été repéré pour la première fois en France grâce au signalement d’une naturaliste amatrice sur le site de sciences participatives « INPN Espèces » du Muséum national d’histoire naturelle. « En agissant le plus tôt possible pour le repérage de probables espèces exotiques envahissantes, on réduit les coûts financiers et humains futurs », résume Yohann Soubeyran qui insiste aussi sur la nécessité de sensibiliser les amateurs de végétaux d’ornement acquis en ligne ou rapportés de vacances. En quelques clics, Jean-François Dufaux vous trouve du Myriophylle du Brésil à acheter sur des sites de vente entre particuliers. Il soupire et sourit pour se donner du cœur à l’ouvrage.

Pour aller plus loin

Fried G. et al., « Analyse de la terminologie relative aux plantes vasculaires exogènes : application à l’inventaire des archéophytes et néophytes de France hexagonale », Naturae, p. 69-97, 2024 (4).

Lannou C., Rasplus J.-Y., Soubeyrand S., Gautier M., Rossi J.-P. (coordination éditoriale), « Crises sanitaires en agriculture. Les espèces invasives sous surveillance », éditions Quae, janvier 2023.

Tassin J., Kull C. A., « Pour une autre représentation métaphorique des invasions biologiques », Natures Sciences Sociétés, n° 20, 2012.

Lire aussi

  1. Groupes biologiques tels que genre, famille, espèce, sous-espèce, qui permettent de « classer » hiérarchiquement des êtres vivants.
  2. La France s’est dotée d’une liste désignant quatre-vingt-quatorze espèces réglementées. Elle distingue des espèces de niveau 1 (espèces végétales non cultivées et espèces animales non domestiques) dont l’introduction dans le milieu naturel est interdite et celles de niveau 2 dont la détention, le transport, la mise en vente, l’échange sont proscrits.

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One Response to Les espèces exotiques envahissantes : entre constats alarmants et boucs émissaires utiles

  1. Revue Sesame dit :

    Une réponse de Jean-Marc Cugnasse,
    Naturaliste, retraité, anciennement en charge des espèces exotiques envahissantes au sein de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS)

    L’expression « espèces exotiques envahissantes » est en effet discutable, voire contreproductive. Certains qualifiants utilisés, d’inspiration anthropomorphiques, s’avèrent à mes yeux inappropriés. L’envahisseur est « celui qui occupe le territoire d’autrui », qui « s’introduit dans une propriété pour la saccager ou pour s’en rendre maître ». A l’évidence, il est donc inexact de parler d’espèces envahissantes pour des espèces ayant été introduites malgré elles. La responsabilité de l’introduction d’espèces allochtones est très majoritairement humaine, qu’elle soit intentionnelle (ex : le Faisan de Colchide pour la chasse, le Silure glane pour la pêche, la Coccinelle asiatique pour la lutte biologique, le Spélerpès de Strinati pour les besoins de la recherche scientifique ou encore la Genette commune pour la lutte contre les rongeurs et qui est aujourd’hui une espèce protégée), ou involontaire (ex : Vison d’Amérique, Ragondin, Moustique tigre, Frelon asiatique). Par ailleurs, ce n’est pas l’espèce qui est « envahissante » mais ce sont certaines de ses populations, à un temps donné, dans un espace donné. Plus un écosystème est complexe, moins une espèce introduite a la possibilité de s’installer.

    Avant de jeter l’opprobre sur une espèce, il convient donc d’attirer l’attention sur la responsabilité des humains et sur la simplification croissante des écosystèmes. Le débat devient alors moins confus et plus juste eu égard au vivant. Dans ce cadre et sur la base de la synthèse de Michel Pascal [1947-2013, ancien spécialiste des invasions bilogiques à INRAE, ndlr] et de ses collaborateurs, j’ai proposé une terminologie pragmatique qui permet de conduire une réflexion de façon rigoureuse :

    > sur le statut des individus allochtones (et non « exotiques ») : introduit ou naturalisé (définitions validées par Pascal et ses collaborateurs).

    > sur la dynamique des populations naturalisées : en stagnation, en expansion, proliférante (en place d’« envahissante », ce terme s’appliquant sans distinction aux espèces autochtones et allochtones) ou contrôlée.

    Le champ lexical de l’envahissement et de l’éradication rappelle qu’historiquement les naturalistes se recrutaient souvent chez les militaires et qu’ils avaient le souci de l’efficacité dans les opérations qu’ils menaient. Mais il n’est pas souhaitable de communiquer aujourd’hui auprès du grand public avec des termes qui privilégient l’opérationnel. Notre sémantique doit intégrer les acquis de la recherche scientifique. J’ai observé une réelle difficulté à envisager le changement du vocabulaire, tant dans les administrations chargées des politiques environnementales que chez nombre de naturalistes. Ces derniers ont plaisir à observer le vivant et à partager leur passion, mais le choix des mots ne semble pas constituer une problématique sensible. Dans l’administration, il y a un besoin de stabilité et il est vrai qu’une évolution de certains termes nécessiterait de faire évoluer la rédaction de certains textes officiels, voire leur esprit. En effet, le terme envahissant est en adéquation avec une certaine culture cynégétique ou zootechnique qui prévaut encore à certains niveaux dans la sphère administrative. C’est ainsi que, lorsqu’une espèce pose problème, la gestion est encore souvent orientée vers le prélèvement quantitatif. Citons l’exemple du sanglier, de certains mustélidés ou de certains corvidés, mais il est à noter qu’une évolution est observée. Les recherches scientifiques montrent pourtant que le prélèvement de certains individus peut être nécessaire (introduction de pathologies, perturbation des populations autochtones) mais qu’il peut aussi ne pas être sans conséquence : extension spatiale favorisée par un sex-ratio déséquilibré, désorganisation sociale pouvant entraîner des comportements préjudiciables (jeunes éléphants « délinquants » après le tir de la matriarche).

    Il y a aujourd’hui un consensus sur la priorité à donner à la prévention, que ce soit face à l’importation ou à la maîtrise de la détention des individus captifs comme le suggère l’apparition de ratons laveurs, çà et là. Sa mise en œuvre est toutefois très complexe et nécessite des moyens. Il en est de même pour la perturbation des écosystèmes confrontés notamment à l’appétit des actions dites de « développement ». Dans ces perspectives, il nous apparaît incontournable d’adopter une sémantique en phase avec la recherche scientifique, appropriée et favorisant une approche exempte de débat clivant avec les publics concernés.

    Dans une démarche similaire, j’ai fait quelques propositions préliminaires sur le nommage vernaculaire de certains vertébrés . Le nom est en effet important car il créée un lien entre les spécialistes (nominateurs officiels) et le grand public qui a procédé à des nominations locales et/ou culturelles. Or, à travers notre expérience, il nous est apparu que certains noms pouvaient être inappropriés et/ou handicapants eu égard à la perception des publics. Prenons quelques exemples :

    Des noms ou des qualificatifs erronés ou inappropriés : la Bondrée apivore est affublée d’un qualificatif (apivore : qui se nourrit d’abeilles) qui n’est aucunement validé par son régime alimentaire. En s’inspirant de l’occitan (la Gòila vespatièra), il serait plus juste de la nommer Bondrée vespivore, ce qui la réconcilierait avec certains apiculteurs, d’autant que des études récentes révèlent son goût pour le Frelon asiatique. L’attribut « palombe », accolé à l’Autour des palombes, n’est pas accessible à tous les ornithologues car il appartient au vocabulaire cynégétique du sud-ouest de la France. L’Effraie des clochers est quant à elle réduite à un de ses habitats de substitution et voit confirmée implicitement sa réputation d’oiseau effrayant et de mauvais augure qui lui a valu de nombreuses persécutions dans le passé.
    D’autres espèces se voient confinées à une des régions naturelles où elles sont présentes comme le Lagopède alpin, la Niverolle alpine ou l’Accenteur alpin. Le Faisan de Colchide a conservé son nom d’origine pour désigner les souches actuelles qui résultent d’une longue sélection zootechnique effectuée en outre sans prise en compte de l’appartenance à des sous-espèces. De ce fait, ces individus ne répondent pas aux recommandations en vigueur pour la conduite d’opérations de réintroduction dans leur aire asiatique, si cela était nécessaire un jour. Dans cette même perspective de conservation, notre proposition de nommer « Mouflon méditerranéen » les mouflons hybrides introduits en France continentale a été validée .

    Des qualificatifs anthropomorphiques : l’inspiration de certaines projections anthropomorphiques peut paraître parfois singulière, attribuant tour à tour un capital de sympathie à une espèce, telle la référence au charme (Sarcelle élégante, Chardonneret élégant) ou à la jovialité (Traquet rieur), ou au contraire un regard dépréciateur (Tourterelle triste, Martin triste). Le qualificatif aristocratique « royal » est appliqué à l’Aigle royal en France républicaine alors qu’il est nommé « Golden eagle » en Grande-Bretagne, sous régime monarchique !). On trouve également en terre laïque des références à la religion (Busard Saint-Martin, Vautour moine, …).

    Une culture sexiste ? Sauf erreur de notre part, aucune espèce n’est nommée en fonction de caractères phénotypiques propres aux femelles. La Fauvette à tête noire, par exemple, pourrait être renommée : « Fauvette à béret » (lo Bartairòl de berret en occitan), les deux sexes en portant un… mais de couleur différente !

    Ces réflexions sur les mots que nous employons dans nos approches eu égard à la faune sauvage m’a semblé d’autant importante que le regard porté sur le vivant évolue heureusement. Elles complètent les nombreuses démarches qui ont déjà permis des avancées. A l’instar de l’abandon du terme « nuisible », une meilleure nomination des problématiques devrait favoriser la responsabilisation des humains à l’égard des espèces allochtones et, pour les espèces en général, une plus grande proximité populaire, étape incontournable pour la prise en compte de la faune sauvage.

    Autres qualifiants anthropomorphiques anciennement ou encore employés :
    Envahisseur : il est d’évidence incorrect de parler d’espèces envahissantes, les individus introduits l’ayant été malgré eux.
    Évadé ou échappé : ce dernier terme nous semble rendre compte plus justement de la diversité des situations et du fait qu’il ne s’agit pas d’actes volontaires, projetés et préparés, les individus mettant à profit des opportunités (grillage défectueux, porte mal fermée, …). Il est à noter que la naturalisation d’une même espèce peut résulter d’échappées d’élevage ou d’individus libérés volontairement comme cela a été le cas localement pour le vison d’Amérique.
    Clandestin : ce terme inadéquat semble tombé en désuétude.
    Colonisateur : ce terme est également inadéquat, les individus introduits l’ayant été malgré eux et étant préoccupés par leur survie.
    Éradication : du fait de son caractère inapproprié pour traiter du vivant, nous proposons que lui soit substitué « retrait du milieu naturel » qui indique que divers modes de gestion ont été examinés pour la capture des individus et pour leur devenir. En effet, certains peuvent être conservés en captivité dans un espace sécurisé et sans reproduction possible. D’autres peuvent être relâchés après stérilisation afin de réduire le succès de reproduction des femelles de la population sauvage. Des programmes de contraception peuvent également être développés.

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