Intenses et extensives tensions
Vous êtes plutôt agriculture intensive ou extensive ? Et si on se plongeait dans les définitions, par-delà les slogans ? C’est le fil de ce mercredi 25 février 2026 et il y a de quoi se faire des nœuds au cerveau.
Photographie : © archives Yann Kerveno
Comme à chaque fois au moment du salon de l’agriculture, l’actualité s’emballe autour des questions agricoles, la presse généraliste semblant chaque fois découvrir le sujet. Le contexte s’y prête, les polémiques fleurissent, on se souvient du dossier Dermatose, officiellement clôt avec l’ouverture du salon de l’agriculture (avant une reprise printanière ?), ces jours-ci il est question d’eau qui inonde tout sans qu’elle puisse être stockée, on parle aussi de souveraineté alimentaire, de pesticides. Et dans chacun de ces débats les mises en accusations violentes viennent cimenter le vieux clivage entre deux visions de l’agriculture, celle qui condamne la modernité technique et économique, celle qui moque la proposition de retour à une agriculture plus modeste. Vous remarquerez le soin mis au choix des termes, parce que les mots sont importants et que leur choix participe à la radicalisation des discours. Surtout quand ils sont employés à tort et à travers ou détourné de leur sens réel.
Que dit la loi ?
C’était déjà un peu le cas de ce détour, vous vous en souvenez peut-être, il y a quelques semaines, sur la question de la taille des exploitations. Nous avions vu que cette question était tout à fait relative (si l’on compare les exploitations agricoles d’un pays à celle d’un autre). Alors pour aller plus loin aujourd’hui, penchons-nous sur un autre clivage, l’agriculture intensive versus l’agriculture paysanne. En définissant ces termes avec un peu plus de précision que lorsqu’ils servent à stigmatiser un système ou un autre. On peut se référer à Légifrance, et l’arrêté du 20 septembre 1993 relatif à la terminologie de l’agriculture. Arrêté pris littéralement pour mettre le vocabulaire à jour et intégrer les évolutions des structures du monde agricole. Que dit la loi ? Ceci. « Agriculture intensive, n. f. : Agriculture qui consomme davantage de facteurs de production par unité de surface. » C’est tout. Et la définition est assortie de notes qui en précisent le champ et nuancent le propos. La première indique que « Plus une agriculture est intensive, plus la production par hectare est élevée. Cependant, le niveau de production ne dépend pas seulement de l’intensité, il est aussi fonction de circonstances telles que les conditions naturelles ou les connaissances agronomiques des agriculteurs. Il existe des agricultures intensives traditionnelles et des agricultures extensives modernes. » C’est une première modulation importante.
Nuances
La deuxième précision explique que : « En économie générale, on parle de techniques intensives en capital ou intensives en travail à propos des procédés qui utilisent beaucoup de capital ou de travail par unité de produit. Ainsi intensif en économie agricole veut dire intensif en facteurs autres que la terre. » Là, il faut comprendre donc le recours aux intrants, à la mécanisation, la sélection génétique… Le troisième module encore plus profondément : « L’hétérogénéité des facteurs de production rend délicate la construction d’indices d’intensité, en vue de comparaisons interrégionales ou internationales. Ainsi, on peut s’interroger sur l’intensivité des élevages hors sol, qui ne sont intensifs que par l’achat d’aliments éventuellement produits de façon intensive. » Même si ces formulations ont plus de 30 ans, on est loin de la définition parfois abrupte qui sert à qualifier une grande partie des exploitations agricoles françaises aujourd’hui avec le cortège de nuisances réelles et/ou fantasmées qu’on leur attribue.
Main d’œuvre, capital…
Si l’on élargit le champ, et pour résumer, on va trouver des définitions plus succinctes (et récentes) dans les organisations internationales notamment du côté de la FAO et de l’ONU. L’agriculture intensive y est ainsi décrite : « … système de culture nécessitant beaucoup de main-d’œuvre et de capitaux par rapport à la superficie des terres. Il faut beaucoup de main-d’œuvre et de capitaux pour épandre des engrais, des insecticides, des fongicides et des herbicides sur les cultures, et les capitaux sont particulièrement importants pour l’acquisition et l’entretien de machines hautement efficaces pour les semis, la culture et la récolte, ainsi que pour les équipements d’irrigation lorsque cela est nécessaire. » Et précisé comme suit « L’agriculture intensive utilise la main-d’œuvre, le capital et/ou les connaissances de manière plus intensive par unité de surface et permet d’atteindre des taux de production plus élevés par hectare. L’intensification de la production agricole est liée à la pression exercée sur les terres ou à la rentabilité de ce secteur d’activité. La rareté des terres entraîne un raccourcissement des périodes de rotation, c’est-à-dire que la fréquence des cultures augmente par unité de temps ou d’espace. » Voilà, toutes les couleurs de la nuance sont en place.
Nœuds au cerveau
Au final, le terme « agriculture intensive » tel qu’il est aujourd’hui employé, cristallise toutes les récriminations et ne correspond pas à la réalité de sa définition. Parce qu’une exploitation en bio pourra être intensive et qu’une exploitation en conventionnel pourra être extensive. C’est aussi le cas pour le terme « agriculture familiale » qui est souvent associé à l’agriculture paysanne, symbole d’exploitation modeste alors que la définition (en Europe) précise qu’elle ressort de cette catégorie si seule la famille exploitante y travaille (sans recours à des salariés extérieurs). On peut avoir de grandes exploitations familiales extensives et de petites exploitations « non familiales » intensives… Ou le contraire. De quoi se faire des nœuds au cerveau.
Participation au décalage
Et si finalement ces confusions, entretenues à l’envi par les uns ou les autres pour mieux stigmatiser le camp d’en face depuis des années, étaient une des raisons majeures de l’incompréhension du public et des consommateurs ? Voir du mal-être du monde agricole qui s’estime mal jugé comme l’expliquent Edouard Bergeon et François Purseigle quand ils écrivent, à propos du documentaire consacré à l’Ultra de l’A64 (sortie le 4 mars prochain). « Ce que nous avons voulu montrer, c’est aussi le décalage entre le soutien d’une partie de la population portée à la figure du « petit paysan », dont l’image est souvent fantasmée, et la réalité de son existence en péril dans des territoires ruraux regardés avant tout pour leurs fonctions résidentielles, touristiques ou patrimoniales plutôt que productives. Beaucoup d’agriculteurs se sentent incompris, et se voient assignés à des images qui ne correspondent plus à leur réalité. »
Enfin, il est peut-être une définition qu’il faudra réécrire dans la loi française, celle de l’agriculture paysanne ainsi décrite en 1993 dans la loi française : « n. f. : type d’agriculture pratiquée par les paysans. » Et la note qui l’accompagne : « l’agriculture paysanne, qui existe surtout dans les pays du tiers-monde, se caractérise par le recours à des techniques traditionnelles, peu exigeantes en capital et souvent favorables à la conservation du milieu naturel. Elle exige généralement beaucoup de travail et de terre par unité de produit et, de ce fait, ne permet qu’une faible rémunération de ces facteurs de production. »
