Sciences et société, alimentation, mondes agricoles et environnement


Les échos & le fil ormuz_Yann Kerveno

Publié le 11 mars 2026 |

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Quand Ormuz tique, tout le monde s’enrhume ?

Les bombes ne font pas bon ménage avec les frigos et ça pique. Quand un incident survient dans le golf Persique, c’est l’économie mondiale et les systèmes agricoles qui s’embrasent. Entre dépendance aux ressources en hydrocarbures et tensions géopolitiques croissantes, les conséquences restent incertaines. Analyse dans ce fil du mercredi 11 mars 2026.

On se souvient encore comment, en 2022, le déclenchement de la guerre en Ukraine avait provoqué une panique importante avec, à la clé, une crise inflationniste dans les pays d’Europe de l’ouest en particulier. Bis repetita en cette fin d’hiver avec la guerre déclenchée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Conflit qui a entraîné une grande partie des pays de la zone dans la tourmente et pose aujourd’hui de nouveau de nombreuses questions au monde occidental, mais pas seulement. Parce qu’au milieu du conflit qui embrase la région, se trouve l’une des routes maritimes majeures de notre siècle, qui voit passer des centaines de milliers de tonnes de pétrole, engrais et produits alimentaires. Et qui se trouve être vitale pour les productions agricoles du monde entier… La première des conséquences évoquée du conflit, ce fut bien sûr le prix de l’essence qui touche chaque consommateur et, à l’autre bout de la chaîne, les agriculteurs. La flambée du gasoil non routier est à l’aune de celle qui a concerné les stations-service. En 2022, ce carburant était monté jusqu’à 1,25 € HT le litre. La semaine passée, il a bondi pour passer de 0,71 € (le 27 février) à 1,05 €. Et l’affaire, bien entendu, ne concerne pas seulement les agriculteurs européens, ça tousse aussi aux États-Unis à quelques semaines du début de la saison des semis de printemps. De quoi faire flamber en cascade les prix de l’alimentation et ainsi pousser l’inflation.

Étroit détroit

Et puis il y a eu la fermeture du détroit d’Ormuz, celui qui offre accès au Golfe Persique, à l’Iran mais aussi aux monarchies pétrolières. Une voie majeure du transport des produits pétroliers mais aussi de composants essentiels à l’agriculture, à savoir les engrais. 30 % de l’urée et 20 % de l’ammoniac consommés dans le monde passent par là… Il faut aussi compter avec la fermeture des usines de production d’engrais comme c’est le cas au Qatar (qui fournit 51 % des approvisionnements américains sourcés dans les pays du golfe en engrais azotés). D’ailleurs, c’est une coïncidence pas forcément rassurante, la plupart des grands pays producteurs d’engrais sont actuellement en guerre… En tête, on trouve la Russie, devant le Qatar, la Chine (qui a bloqué ses exportations jusqu’au mois d’août), l’Égypte, l’Iran, Oman, l’Arabie saoudite…

Roulette perdante

Vous l’avez compris, l’atmosphère est électrique pour les agriculteurs des pays gros consommateurs d’engrais, tels les États-Unis, le Brésil ou encore l’Inde, qui importe 40 % de ses engrais de cette zone du monde. Dans le Midwest américain, on projette déjà un recul important de la sole (étendue de terre destinée à une certaine culture pendant une période donnée de la rotation) de maïs, plante fort demandeuse en azote. Ajoutez à cela qu’une bonne partie des agriculteurs américains ont repoussé leurs achats d’engrais au dernier moment en espérant une baisse de prix et qu’ils ont probablement perdu gros à cette roulette non russe. La facture à payer pourrait se révéler dissuasive, « au moins pour les producteurs qui sont en bordure de la Corn Belt » expliquent les analystes. 400 000 à 600 000 hectares (sur une quarantaine de millions d’hectares envisagés) pourraient ainsi manquer à l’appel au moment de la moisson cet automne. À noter, le soja, bien moins gourmand, est en position idéale pour en profiter. On rajoutera à la liste les inquiétudes qui portent sur les approvisionnements en soufre, qui entre aussi dans la fabrication des engrais et dont les prix caracolaient déjà, avant même le début des hostilités.

Frigos vides

Situation complexe, donc, mais peut-être moins que celle que connaissent aujourd’hui les pays du Golfe, entraînés par-devers eux dans le conflit. Parce que si l’on se plaint, ici, de consommer de plus en plus de produits alimentaires importés, il ne vous a pas échappé que le Moyen-Orient est grandement fragile en termes de dépendances. Même si on dessale l’eau de mer, cultiver dans le sable n’est pas chose aisée. Ainsi, le Qatar importe 90 % de son alimentation, les Émirats arabes unis plus de 85 %, le Koweit oscille entre 90 et 95 %, Barhein 90 %, Oman plus de 70 % et l’Arabie saoudite plus de 70 %… Il n’y a guère que pour les productions de lait et d’œufs que les questions ne se posent quasiment pas. Cette fragilité a été minutieusement décrite par une analyse du Ministère français de l’agriculture, il y a tout juste quelques semaines. Chacun de ces pays a tenté, à la lumière des crises précédentes, de se prémunir d’une disruption soudaine et longue en constituant des stocks stratégiques de blé, riz et parfois de produits transformés, pour tenir de trois à six mois. Par contre, pour les produits frais périssables, il n’y a pas de solution et les fruits et légumes sont les premiers à manquer et à voir leur prix crever les plafonds.

Vive l’avion

Depuis le début de la crise, distributeurs et logisticiens se sont arraché les cheveux pour réorganiser les flux en s’appuyant notamment sur les avions-cargos pour l’approvisionnement en fraises, salades et poissons frais, malgré les missiles et les drones. Au prix d’un renchérissement des denrées qui n’avaient pas forcément besoin de cela et du déplacement du transit des ports du Golfe Persique vers les ports de la Mer Rouge pour alimenter les voisins de l’Iran grâce à des norias de camions. Bref, vous avez là un résumé clair des enjeux et les questions ne manquent pas pour les semaines à venir si le conflit s’inscrit dans la durée. À condition que les Houtis du Yemen – ils viennent de renouveler leur allégeance au nouveau guide suprême iranien- ne se décident pas à fermer aussi le détroit de Bab-el-Mandeb pour empêcher l’accès par le sud à la Mer Rouge et tenter de renverser la table…

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