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Published on 8 mars 2021 |

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[Précarité] Vous me ferez un Ave et trois Pater

Une chronique de Valérie Péan

Pour nommer la pauvreté, notre langue n’a jamais été avare. Il y eut longtemps la cohorte des gueux, des indigents et des nécessiteux avant que tout s’accélère.  Le « quart-monde » d’abord dans les années 1970, les « nouveaux pauvres » la décennie suivante, suivis par les « exclus » … Et voilà qu’aujourd’hui, nous entrons de plain-pied dans l’ère des « précaires ».  Une précarité financière, alimentaire, sanitaire, énergétique, qui va bien au-delà de la seule insuffisance monétaire. D’ailleurs, elle ne se mesure pas seulement à l’aune du fameux seuil de pauvreté – 60% du revenu moyen, soit 1063 € mensuels par personne.  Remontons les époques pour mieux comprendre, quand l’adjectif précaire apparait, au Moyen-Age, pour qualifier principalement une terre.  Pas n’importe laquelle, uniquement celle qui a été concédée par un plus puissant, le noble à l’égard du paysan, l’église vis à vis des hobereaux désargentés. Il fallait sans doute faire bien des manières pour obtenir un tel usufruit. Implorer, courber l’échine, plier le genou… Cela ne vous rappelle rien ? Oui, c’est bien de la prière – precarius en latin – que vient notre précaire ! Une supplique dont le résultat laissait souvent à désirer, foi d’agnostique, d’où le glissement de sens vers l’instable, le fragile, l’incertain. Tiens, exactement ce qui caractérise notre société actuelle, où la précarité s’insinue dans presque toutes les couches de la population et pas seulement chez les plus pauvres.

La crainte de la chute

La « flexibilisation » du travail, entre autres, est passée par là avec son cortège d’intérimaires et de contrats à durée déterminée.  La panne de l’ascenseur social aussi, la montée du chômage, le délitement des liens sociaux et, depuis un an, les multiples conséquences du Covid.  Si un arrêté de 1992 définit les catégories dites précaires – chômeurs, bénéficiaires du RMI, sans domicile fixe, titulaires de contrat emploi solidarité, 16-25 ans en insertion professionnelle –  soit déjà quelque 3,7 millions de personnes en 2018, il peine à circonscrire le phénomène ; Car que dire de certains travailleurs indépendants,  de CDI peu protégés, de jeunes hors insertion ? Bref, de tous ceux qui, fort légitimement, ressentent la fragilité de leur statut, craignent la chute sociale, s’imaginent potentiellement pauvre. Une épée de Damoclès que résume également l’idée de vulnérabilité :  la possibilité d’être blessé (du latin vulnus, blessure). Normal dès lors que les « précaires » aient remplacé les « exclus », puisque c’est au sein même de notre système que se fabrique l’insécurité.  La 5ème puissance économique mondiale n’a pour réponse que l’appel aux dons et le « pognon de dingue » des aides sociales. Vous me ferez un Ave et trois Pater.

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One Response to [Précarité] Vous me ferez un Ave et trois Pater

  1. gilbert espinasse says:

    J’ajouterais à la pénitence un « de profundis »!

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