Quel heurt est-il ?

Published on 14 octobre 2020 |

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[Covid-19] Hydroxychloroquine : Le risque pris en étau

Pour Patrick Denoux, professeur de Psychologie interculturelle (Université Toulouse Jean-Jaurès), le débat autour de l’hydroxychloroquine a mis à jour un clivage éthique et culturel : faut-il assumer la prise de risque ou, au contraire l’empêcher par principe ? Éclairages avec la philosophie morale.

En lien avec ce que j’ai déjà dit sur l’apprentissage collectif du risque (à paraître dans Sesame n°8), je voudrais développer l’idée que cette pandémie met à jour des clivages éthiques contemporains. Je songe notamment au clivage entre « principialistes » et « conséquentialistes » qui éclaire le débat français autour de l’hydroxychloroquine.
Je m’explique. Le courant conséquentialiste est une théorie qui plonge ses racines dans les réflexions autour de l’utilité chez deux philosophes, Hume puis Bentham :  une action n’a aucune valeur en elle-même, elle n’en a que par ses conséquences. Lesquelles se mesurent selon leur capacité à augmenter le bonheur ou au contraire à créer des nuisances. Cette capacité d’un acte à augmenter le bonheur, c’est ce que Bentham appelle l’utilité. C’est le critère du jugement sur la qualité morale d’un fait, une sorte de calcul coûts/bénéfices. Un exemple avec le coronavirus : au début de la pandémie, beaucoup d’Américains pensaient qu’il fallait laisser le virus se propager pour voir si cela permettait de développer une immunité collective. C’est typiquement une position conséquentialiste : la prise de risque est assumée au nom d’éventuels bénéfices qui en découlent.
Il existe un deuxième courant philosophique, dit « principialiste » pour lequel, tout au contraire, la qualité morale est fondée sur l’existence d’un bien « en soi ». Il n’est pas question de juger de la valeur d’un acte en fonction de ses conséquences, mais de postuler a priori des valeurs intangibles. C’est une position héritée de Kant, et qui est illustrée par les choix opérés, non plus aux Etats-Unis, mais en France : d’emblée, le covid a été considéré par les pouvoirs publics comme le mal absolu, par essence, auquel il convenait de faire la guerre, « quoi qu’il en coûte ».  Il convient là, par principe, de limiter au maximum le risque.

Fracture culturelle

Or le clivage entre ces deux visions a ressurgi fortement, le contexte pandémique reposant évidemment la question de la qualité morale du risque. Peut-on en évaluer son utilité ou sa non utilité a priori ? Ou au contraire, la valeur, positive ou négative, du risque existe –t-elle en soi ? Le débat français autour de l’hydroxychloroquine est caractéristique de la fracture culturelle existante entre ces deux positions.
Il y a ceux pour lesquels il n’est pas question d’administrer cette substance tant que la preuve de son efficacité n’est pas établie. Une position principialiste : pour les scientifiques « pur jus », ce qui compte en premier, c’est le principe de vérité scientifique, l’administration de la preuve. Pour les épidémiologistes, c’est le principe de la protection des populations qui prime. Ou encore, pour le gouvernement, c’est le principe de précaution, inscrit dans la Constitution.  Il s’agit ainsi de repousser le risque d’un traitement qui pourrait s’avérer dangereux, quitte à prendre un autre risque, celui de différer la réponse thérapeutique. La décision est prise pour ( à sa place) la population, au nom de principes intangibles, qu’il s’agit de préserver même au prix de dizaines de milliers de victimes.
L’autre partie prenante de ce débat a affirmé au contraire qu’il fallait en premier lieu administrer l’hydroxychloroquine et juger sur pièces de son efficacité. Là, ce qui doit primer, ce sont les tentatives utiles de guérison des patients. C’est la position conséquentialiste : décider avec la population et en fonction des résultats. Ce qui peut entraîner aussi des dizaines de milliers de victimes !

Au « bal de la mauvaise foi »

Dès lors que ce clivage intraculturel n’est pas reconnu en tant que tel, on assiste au « bal de la mauvaise foi ». D’un côté, les principialistes traitent les conséquentialistes d’apprentis-sorciers refusant toute rationalité, procédant empiriquement par une succession d’essais et d’erreurs. De l’autre, les conséquentialistes traitent les principialistes de mandarins inhumains, calfeutrés dans leurs labos.
Mais les deux parties s’entendent implicitement pour mettre au service de leur argumentation la confusion entre science et médecine. Et c’est là que le clivage n’est pas reconnu. Car les principialistes font comme s’il était naturel de poser les canons de la science avant la pratique médicale, tout en sachant que la science échoue assez souvent dans ses tentatives d’apporter des solutions à de nombreuses pathologies. Et les conséquentialistes, eux, font mine de se référer uniquement à leur expérience clinique alors même qu’ils seraient impuissants sans la science et que certains d’entre eux ne manquent pas d’utiliser leur statut de scientifique pour défendre leur pragmatisme thérapeutique.

Préférez-vous mourir dans l’attente du médicament « vrai » ou par l’application d’un « faux » médicament ?

En fait, tous s’entendent pour faire comme si science et médecine étaient la même chose. Or la médecine n’est pas une science. Elle s’appuie sur des sciences médicales, comme la biologie humaine, la virologie ou l’immunologie, – mais elle fondamentalement une pratique, un art.
Le risque objectif que constitue le corona a ainsi été passé au filtre de ces deux ordres de rationalités, la rationalité scientifique pour défendre la preuve et la rationalité pragmatique pour défendre l’expérience, pour le patient.  On pourrait traduire ces deux ordres par cette question : préférez-vous mourir dans l’attente du médicament « vrai » ou par l’application d’un « faux » médicament ?
Il conviendrait à présent de les articuler sans les confondre.

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8 Responses to [Covid-19] Hydroxychloroquine : Le risque pris en étau

  1. Merci, cet article met à jour un « point mort » important de notre culture française. Je fais le parallèle avec la biodynamie : on retrouve un peu le même genre de crispations et de polarisation dans les débats : les pincipialistes rejettent à priori une méthode qui se base sur un autre paradigme, alors que les conséquentialistes (dont font partie la majorité des vignerons qui utilisent aujourd’hui la biodynamie) regardent les effets avant tout. Plus pragmatiques.

  2. Sylvestre Huet says:

    Cet article révèle surtout que son auteur n’est pas qualifié pour traiter du sujet, et que la revue Sésame n’aurait pas dû lui donner cette place. Ecrire « ceux pour lesquels il n’est pas question d’administrer cette substance tant que la preuve de son efficacité n’est pas établie. Une position principialiste : pour les scientifiques « pur jus », ce qui compte en premier, c’est le principe de vérité scientifique, l’administration de la preuve. » décrit une situation qui n’a jamais existé que dans l’esprit de son auteur. Les autorisations d’utiliser l’HCQ ont été données, y compris en France, tant que qu’il subsistait une chance qu’il soit efficace et dans des conditions minimisant les risques connus (âge, cardio…). C’est seulement après démonstration de son inefficacité dans les essais randomisés que les autorités sanitaires de nombreux pays, dont la France, ont recommandé de ne pas l’utiliser. La théorisation abusive de ce débat médical normal en dénature le contenu et le déroulement et trompe le lecteur. Il est intéressant de noter que cette théorisation abusive fut l’un des argumentaires, souvent grossier et maladroit, de Didier Raoult, vitupérant les « méthodologistes ». Publier cet article alors que l’on sait depuis plusieurs mois que l’observation d’origine (action in vitro) incitant à repositionner le HCQ contre le Sars-Cov-2 n’a pas été confirmée sur des cellules pulmonaires humaines et que toutes les méta-analyses confirment l’inefficacité clinique (la dernière ici la plus vaste, https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2020.10.15.20209817v1 , l’essai Solidarity de l’OMS) est pour le moins étrange et pas digne du sérieux de Sésame. Amicalement, SH.

    • Laura Martin Meyer says:

      Bonjour Sylvestre, et merci pour votre suivi attentif de notre revue. Nous laissons l’auteur répondre en premier. Si nous l’avons publiée c’est qu’il nous semble que cette grille de lecture apporte un éclairage intéressant.
      Amicalement.

  3. Laura Martin Meyer says:

    Voici une remarque complémentaire de notre part : Patrick Denoux cherche ici, modestement, à montrer le débat de fond que ces décisions ont soulevé et susciteront encore, avec distance et équilibre et sans aucune critique de la position scientifique. Nous persistons à penser que cela a toute sa place dans la revue.

  4. pascal mainsant says:

    Monsieur Huet conclue prématurément à partir d’une seule publication. Il y a d’autres publications qui disent le contraire. Attendons plutôt les comparaisons de mortalité entre les régions françaises et entre les pays. Je crains qu’elles n’avantagent l’hydroxy chloroquine dans quelques mois ou quelques années.

    M. Huet est un habitué des conclusions hâtives. Il sait déjà que le GIEC a raison sur l’influence des gaz à effet de serre, mais il pourrait bien se tromper et l’avenir plus lointain le dira. La encore je crains qu’il ne soit un jour contredit.
    patience et longueur de temps font plus que force ni que rage

    • Sylvie Berthier says:

      Concernant, l’hydroxychloroquine, même si « On ne peut pas dire que les études ont définitivement tranché, dans le sens qu’aucune n’apporte de certitude, mais avec le temps et les données qui s’accumulent, tout cela nous amène à constater que l’hydroxychloroquine n’a pas d’effet significatif, ni sur une diminution du risque de développer une forme grave liée au Covid-19 ni sur le fait de prévenir la contamination ou le passage à la maladie », indique le professeur Bégaud dans Libé. https://www.liberation.fr/france/2020/09/30/covid-19-l-hydroxychloroquine-n-a-pas-d-effet-significatif_1800963

    • Sylvestre Huet says:

      Monsieur Pascal Mainsant, l’OMS a conclu à l’inefficacité de tous les traitements jusqu’alors en test, pas seulement de l’HCQ, et ce sont des méta-analyses (c’est à dire prenant en compte toutes les études partielles publiées jusqu’alors) qui sont parvenues à la même conclusion. Il ne s’agit donc pas « d’une seule publication », mais de l’ensemble des publications sur le sujet, toutes revues et analysées du point de vue de leur qualité. Quant au réchauffement climatique et au GIEC, il est vrai que les analyses du rapport du GIEC de 1990 ont pu sembler, à certains, à l’époque, « hâtives ». Mais bon, c’était il y a trente ans.

  5. l'utopiste says:

    Ce propos, particulièrement intéressant et impartial a toute sa place dans ce courrier .S’en priver serait particulièrement réducteur .
    Nous vivons dans un monde de plus en plus faux car totalement sous la coupe de l’argent …..et de l’orgueil !……Essayons de retrouver un peu plus de modestie et de solidarité et notre égo se rehaussera ainsi durablement …..
    Au plaisir d’ une prochaine lecture .

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